Les  fièvres de LOUIS 14

Louis XIV, le bourreau des corps

Louis_XIVLe 7 juin 1654, Louis « XIV » est sacré à Reims, tout en laissant, dans les faits, le cardinal de Mazarin aux commandes du royaume.

L’enfance et l’adolescence de Louis XIV, d’une façon générale, sont marquées par l’activité physique : le jeune homme chasse beaucoup (cela fait partie de l’éducation, virile, du roi) et adore la danse. Laissez de côté vos préjugés du genre : Louis XIV attend tranquillement dans les bois qu’on lui rabatte le gibier puis s’en va danser aimablement le menuet….

Non, la chasse royale se fait « à courre » : c’est une activité physique fatigante où l’on chevauche de longues heures dans la forêt et où, après que la meute ait traqué la bête, on la « force » (poursuit) puis on la « sert » (achève) au couteau ou à l’épieu.

Quant à la danse, ceux qui la pratiquent sérieusement savent combien l’activité est exigeante (et ce sera le cas pour Louis XIV, qui aime notamment à pratiquer les sauts, très physiques, devant lesquels s’esbaudissent les courtisans) : on est loin des ballets compassés des films de cape et d’épée de notre enfance…

Les activités « physiques » en tous genres de Louis XIV ne sont évidemment pas sans risque : en 1655, à 17 ans, il contracte une blennorragie (maladie sexuellement transmissible de nature infectieuse, vulgairement appelée « chaude-pisse » chez l’homme, où elle provoque de vives douleurs dans l’urètre au moment de la miction). Jamais totalement soignée (la pénicilline ne sera découverte que dans l’entre-deux guerres), elle le fera souffrir par la suite de nombreuses années : un royal cadeau dont se seraient certainement passées les diverses amantes d’un soir du jeune monarque…

1658 : Des vingt ans enfiévrés

En 1658, Louis XIV a vingt ans et, au siège de la ville de Bergues (c’est dans ch’Nord, tout l’monde le sait maintenant !…), il contracte une forte fièvre (sans doute la typhoïde). Durant quelques jours, on craint le pire. On lui administre même les derniers sacrements mais, à la surprise générale, le roi recouvre la santé.

1663 : Des thérapies hasardeuses pour une prophylaxie inexistante

Louis XIV concentre maintenant tous les pouvoirs et c’est avec inquiétude qu’on le voit contracter, en 1663, la rougeole, dont il réchappe encore une fois et sans séquelle.

Durant tout ce temps, son Premier médecin est donc Antoine Vallot. Antoine Vallot est diplômé de la faculté de Médecine de Montpellier, laquelle entretient une concurrence acharnée avec celle de Paris qui, évidemment, la dénigre. Ses comptes-rendus de la santé du roi portent ainsi la marque des justifications permanentes qu’il doit faire de ses ordonnances et du triomphalisme qu’il manifeste à travers le récit des royales guérisons qu’il s’attribue.

Ne nous imaginons pas les médecins du roi à l’image de ceux décrits avec acidité par Molière : chapeaux pointus, emploi d’un latin de cuisine destiné à impressionner les néophytes et moult référence à des personnages antiques pour masquer leur incompétence. Il s’agit là d’une caricature délibérément outrancière à usage uniquement comique (un peu comme si la postérité utilisait les sketches de Thierry le Luron pour se faire une idée du comportement des hommes politiques)… Le Premier médecin du Grand Siècle est en réalité un professionnel sincère qui bénéficie d’un prestige important. Proche du quotidien du roi, c’est un personnage-clé de la vie de la cour, il est systématiquement anobli et, forcément, largement rémunéré.

Il n’en reste pas moins que… son efficacité reste redoutablement limitée.

La médecine part en effet du postulat de l’existence d’« humeurs » dans le corps, dont l’équilibre doit être rétabli prioritairement par l’exercice de saignées et de purges ! Louis XIV les déteste ouvertement. Il le dit souvent. Il proteste parfois. Il s’y soumet toujours.

LOUIS

Le médecin du Grand Siècle observe beaucoup mais systématise peu l’analyse des résultats des expérimentations et des remèdes (il ne fait pas de « back testing » dirions-nous aujourd’hui). Il innove aussi en attribuant, sans aucune base expérimentale préalable, des vertus thérapeutiques à l’antimoine (proche de l’arsenic !), le quinquina, l’eau minérale (des Vosges), le thé, le café, le bain… Les vertus diverses de ces produits et pratiques existent certainement mais sont, hélas, rarement adaptées de façon spécifique aux diverses afflictions du roi !

Le médecin du Grand Siècle ne développe non plus quasiment aucune prévention des affections : régime alimentaire ou hygiène de vie. Par ailleurs, nombre de ses connaissances reposent en réalité sur des conceptions erronées car jamais vérifiées cliniquement (ex. : on croit que c’est le foie qui produit le sang : on sait aujourd’hui que c’est la moelle osseuse).

L’ardeur de Louis XIV ne concerne pas seulement les arts de la table, elle s’exerce également dans les arts de la guerre. En dépit de son mariage, c’est prioritairement avec l’Espagne (dont les souverains Habsbourg, par leurs possessions, encerclent le royaume de France) que Louis XIV ferraille.

Au plan intérieur, c’est avec le pouvoir religieux que Louis XIV a maille à partir : il ne cesse d’affirmer son pouvoir sur l’Eglise de France (ponction fiscale accrue) et de renforcer l’indépendance de celle-ci face à l’autorité du pape, affaiblissant la puissance de l’ordre des Jésuites. Cette politique lui attire la haine des franges les plus conservatrices de l’aristocratie (le « parti des dévots »), par ailleurs choquées des mœurs dissolues du monarque…

Louis XIV mange donc beaucoup, à tous les repas qui se prolongent tard dans la nuit avec les « médianoches », ces repas pris après minuit qui suivent un jour imposé comme « maigre » par la religion… Autant que la danse ou la chasse, plus encore que le lever, le coucher ou le passage à « la chaise percée », Louis XIV donne ses repas en spectacle à ses courtisans, sommés de venir le contempler manger pour se convaincre que, en ce domaine aussi, il fait des prouesses et des exploits qui imposent l’admiration.

Alors, forcément, Louis XIV est rapidement confronté à des problèmes récurrents de digestion. Contre ceux-ci, on prescrit quelques rares diètes, courtes et vite suivies d’un nouveau banquet : le monarque préfère endurer purges et lavements, à l’issue desquels les médecins examinent attentivement les royales déjections : quantité, forme, couleur sont longuement décrites, à défaut d’être correctement analysées.

De toute façon, les médecins ne savent pas traiter le diabète (de « type 2 » c’est-à-dire « gras ») dont va progressivement souffrir le roi. Ils peinent aussi à soulager ses nombreuses migraines.

fièvres de louis 14

1671 – 1692 : L’archiatre Antoine Daquin, médecin de la plénitude royale

A partir de 1671, c’est un dénommé Antoine Daquin.qui, succédant à Antoine Vallot, prend la place de Premier médecin (« archiatre ») du roi Louis XIV, lequel a maintenant 33 ans. Comme son prédécesseur, il a été formé à la prestigieuse faculté de médecine de Montpellier. Particularité : c’est un descendant d’un célèbre rabbin, Philippe Daquin.

Ce n’est pas tant sa compétence que ses manières personnelles qui suscitent la réprobation de ses contemporains : Daquin apparait ambitieux et sans scrupule, pratiquant le népotisme (c’est assez courant mais pas très digne) mais aussi, dit-on, monnayant pour son compte l’accès au monarque (c’est plus fâcheux). Il fait l’objet d’attaques de plus en plus violentes de la part de divers envieux ou de gens légitimement indignés.

EXTRAIT d’un article paru sur le blog : LA PLUME ET LE ROULEAU

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AMBROISE PARÉ LE CHIRURGIEN DES ROIS

 

ambroise paréLa préoccupation du pouvoir royal pour les militaires blessés au combat remonte bien en deçà de l’année 1708. La grande figure d’Ambroise Paré, au XVIe siècle, illustre déjà la mission du médecin à la suite des troupes et, dès 1629, le code Michau s’est efforcé de bâtir un cadre médical militaire stable en demandant la création d’un hôpital dans chaque armée.

L’organisation et l’entretien de ces premiers « hôpitaux militaires », ont fait partie, dès lors, des attributions normales des secrétaires d’État de la guerre : Vauban en construisit dans chacune de ses citadelles, et l’un des commis des bureaux de la Guerre sous le règne de Louis XIV était, à l’image de Jean- François Fumeron en 1705, officiellement chargé « des hôpitaux de places et de la suite des armées, et de leurs équipages », ainsi que « des médecins, chirurgiens, controleurs et autres employez dans les hôpitaux ».

La guerre de succession d’Espagne (1701-1713), toutefois, provoqua une série de mesures nouvelles dans l’administration militaire. En matière de santé, il est permis de penser que la durée des hostilités et la succession de batailles sanglantes avaient multiplié le nombre de soldats blessés et contribué à une nouvelle prise de conscience de la nécessité de les soigner, alors même que le recrutement se faisait chaque année plus difficile. Mais c’est sans doute plus pour combler les déficits de la campagne en cours que pour venir en aide aux soldats mourants que Michel Chamillart, qui cumulait depuis 1701 le département de la guerre et le contrôle général des finances, créa en décembre 1703 deux charges de « directeurs généraux des vivres, étapes, fourrages et lits d’hôpitaux ».

La crise financière que traversait la monarchie imposait de trouver des sources nouvelles de revenus et la création d’offices, même si personne n’était dupe de son caractère artificiel, était l’une de ces sources.

L’« édit du roi portant création d’offices de conseillers de Sa Majesté, médecins et chirurgiens, inspecteurs généraux et majors à la suite des armées, dans tous les hôpitaux, villes-frontières et anciens régiments », donné à Versailles en janvier 1708, n’est pas autre chose, au premier regard, qu’une nouvelle mesure à portée financière qui vient, dans la collection de textes réglementaires du département de la Guerre, juste après l’édit de novembre 1707 « portant création des offices de lieutenants, greffiers et archers des maréchaussées », et juste avant celui de mars 1708 « portant création d’offices de l’artillerie ». Son préambule invoque certes des motifs charitables : « Les services importants que nos troupes nous rendent nous engageant de veiller à leur conservation et soulagement dans leurs maladies et blessures, nous avons cru ne le pouvoir faire d’une manière plus avantageuse pour elles qu’en établissant pour toujours à la suite de nos armées et dans les hôpitaux de nos places de guerre des médecins et chirurgiens généraux et particuliers en titre d’offices, qui  aient la capacité et l’expérience nécessaire pour bien panser et médicamenter les officiers et soldats ».

Mais la  première conséquence du texte fut la mise sur le marché de 271 charges nouvelles – 4 médecins-inspecteurs  généraux, 50 médecins-majors pour les places, 4 chirurgiens inspecteurs généraux, 4 chirurgiens-majors des camps et armées, 209 chirurgiens majors dans les places et les unités –, valant chacune plusieurs dizaines de milliers de livres, et l’obligation probable faite aux titulaires de ces postes par commission de les acquérir.

Si l’aspect financier est indéniable, pourtant, l’examen du texte montre que ses rédacteurs, sans doute membres des bureaux de la Guerre, avaient conscience des réalités de la médecine aux armées, et s’efforcèrent de renforcer son poids et son efficacité. La hiérarchie adoptée entre médecins (ou chirurgiens) inspecteurs et praticiens à demeure dans les places ou les unités, l’exigence d’envois réguliers de procès-verbaux au département de la Guerre, le lien signalé avec intendants et commissaires des guerres correspondaient au mouvement de modernisation administrative qui marque la fin du XVIIe siècle. Afin d’écarter les charlatans, l’achat d’une charge nouvelle était soumis à l’approbation du premier médecin ou du premier chirurgien du roi, puis à l’agrément du secrétaire d’État de la guerre.

Prothèse chez Francesca

Des privilèges, d’autre part, montraient la considération du pouvoir royal pour les membres de ce corps médical en puissance : les acquéreurs ne dérogeaient pas, étaient exemptés du logement des gens de guerre, bénéficiaient de facilités d’emprunt et d’un logement gratuit dans leur lieu d’exercice. Surtout, leur avenir après les hostilités était assuré : chacun d’entre eux pourrait exercer dans sa ville de résidence, ou dans tout autre lieu qu’il lui plairait, sans que la communauté des médecins en place puisse s’y opposer. Si l’on ajoute à cet ensemble de règles, avec D. Voldman (1), que l’édit de 1708 fournit la première liste détaillée d’hôpitaux militaires du royaume, il faut conclure qu’il fut bien, malgré lui peut-être, à l’origine d’un corps qui, trois siècles plus tard, sous le nom de Service de santé des armées, poursuit, dans ses hôpitaux ou sur le terrain, la même mission. Et ce n’est pas le moindre des paradoxes de voir qu’un texte pris dans l’urgence pour remplir les caisses désespérément vides de l’État, portait en lui les germes d’une administration qui sut, en trois cents ans d’existence, sauver une quantité innombrable de vies humaines.

Emmanuel Pénicaut – conservateur du patrimoine au service historique de la Défense

SOURCE / 1. D. VOLDMAN, Les hôpitaux militaires dans l’espace sanitaire français (1708-1789), Paris, 1980.

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Pour pratiquer la dissection : on faisait Commerce de cadavres  

Encadrée et facilitée au XIXe siècle, notamment par la mise en place d’amphithéâtres publics où exerçaient les professeurs d’anatomie, la dissection, offrant aux hommes de science l’opportunité de parfaire leur connaissance du corps humain et leur maîtrise de l’art chirurgical, fut autrefois d’un abord repoussant et difficile, les étudiants en médecine n’hésitant pas à aller détrousser les roues, échafauds et autres fourches patibulaires pour se fournir en cadavres frais

Le plus grand anatomiste de la Renaissance, André Vésale (1514-1564), médecin brabançon, raconte non sans terreur toutes les peines qu’il se donna pour aller la nuit, au milieu du cimetière des Innocents, arracher son premier cadavre à la fosse fraîchement remuée, comment aussi il allait aux fourches patibulaires de Montfaucon, disputer aux corbeaux les pendus qui s’agitaient au-dessus de sa tête.

Il fut le créateur de cette grande science de l’anatomie. Une légende, très vivace et cependant semble-t-il sans fondement, affirme qu’après avoir échappé à tous les dangers de la science nouvelle, André Vésale fut condamné à mort par l’inquisition de Philippe II d’Espagne, également prince souverain Pays-Bas, parce qu’un jour, comme il disséquait devant ses élèves, le cœur de l’homme disséqué avait, disait-on, bondi sous le scalpel de l’opérateur. Colportée par un auteur qui avait servi Charles-Quint, le père de Philippe II, cette calomnie montre toutefois combien à l’époque on regardait comme une souillure d’approcher un cadavre et considérait comme une impiété digne du dernier supplice la dissection d’une créature faite à l’image de Dieu.

VASALE

André Vésale. Portrait publié en 1543

Si la ville de Paris abandonna bientôt au scalpel le corps de ses suppliciés, c’étaient de pauvres ressources, et à peine un malheureux sujet venait-il d’être pendu qu’une bataille de chirurgiens et de médecins se livrait autour de son cadavre pour savoir à qui ce dernier resterait.

Plusieurs histoires funèbres sont racontées à ce propos. Le 1er février de l’an 1630, un arrêt défend aux étudiants d’enlever par force les cadavres des suppliciés, et ce, « considérant que, depuis longtemps, les étudiants en médecine et en chirurgie se livrent à des voies de fait et à des violences, et même à des meurtres, pour avoir les corps des suppliciés. » Nonobstant cet arrêt, en 1637 et 1641, c’était toujours l’épée et le pistolet à la main qu’ils allaient détrousser les roues, échafauds et fourches patibulaires de la place de Grève et autres lieux.

Ce cadavre, ainsi enlevé, servait tout le temps que peut servir un lambeau en putréfaction ; on attendait, pour le remplacer, qu’un autre criminel eût été pendu ou roué vif. Ainsi se firent çà et là, et par hasard, toutes les études anatomiques jusqu’au XIXe siècle, qui parvint enfin à détruire le préjugé du cadavre, comme il en a détruit tant d’autres, mais pourtant avec beaucoup plus de peines et d’efforts.

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Une dissection pratiquée au milieu du XVIe siècle. Gravure extraite
de De re anatomica par Realdo Columbus (1559)

On arrêta donc tacitement dans les hôpitaux, que la science avait le droit de se servir de tous les cadavres de l’hôpital. On n’osa pas encore établir un amphithéâtre public ; chaque étudiant emportait chez lui son cadavre ou sa part de cadavre ; ce qui restait de ces cadavres était jeté à la voirie. En 1705, Pelletan était encore obligé de brûler ces tristes débris dans un poêle de fonte. Enfin, le grand anatomiste Pierre-Joseph Desault (1738-1795) établit le premier amphithéâtre près de la place Maubert. De cet amphithéâtre sont sortis Pelletan, Antoine Dubois (1756-1837), qui s’illustra dans le perfectionnement du forceps ; Claude-François Lallemand (1790-1854) pionnier dans l’étude des maladies cérébrales ; Alexis Boyer (1757-1833), qui très tôt fréquenta les salles d’anatomie et de dissection, et fut le chirurgien consultant des rois Louis XVIII, Charles X et Louis-Philippe ; et plus tard Bichat (1771-1802), rénovateur de l’anatomie pathologique.

A l’exemple de Desault, chaque professeur d’anatomie eut bientôt son amphithéâtre particulier. L’amphithéâtre s’établissait dans les plus pauvres maisons et dans les plus obscures ; les cadavres venaient, non plus des hôpitaux, mais des cimetières ; on les pêchait dans la fosse commune : tantôt on traitait de gré à gré avec le fossoyeur, d’autres fois on avait recours à la ruse. Le savant et vénérable professeur Dubois, dans sa jeunesse quand il allait au cimetière, attirait autour de ces funèbres enceintes toutes les filles publiques du quartier, avec ordre d’ameuter toute la foule des passants par leurs joyeux propos ; et pendant que ces dames, à force de scandale, attiraient l’attention des voisins, lui, Dubois, dans la vaste fosse, choisissait ses cadavres ; il en remplissait un fiacre et se faisait reconduire à sa maison en compagnie de cinq ou six cadavres.

De temps a autre une épaisse fumée s’élevait de ces amphithéâtres, portant avec elle une odeur nauséabonde : c’étaient les cadavres qu’on brûlait. En ces temps-là, dit Lallemand, on aurait pu tuer autant de personnes qu’on eût voulu, les disséquer et les brûler ensuite, sans que la police eût songé à en prendre le moindre souci. « C’est ce qui est arrivé peut-être plus d’une fois », ajoute-t-il.

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Une dissection pratiquée au début du XVIIe siècle. Gravure extraite
de Anthropographia et osteologia par Jean Riolan (1626)

Ce ne fut guère qu’en 1803 que la police songea à mettre un peu d’ordre dans ces hécatombes scientifiques. Mais pourtant que de peines donna cette réforme ! En vain on établit des amphithéâtres publics dans les hôpitaux, les amphithéâtres particuliers résistèrent de toute leur force à l’action de la police. La dissection se cachait dans les murs les plus obscurs, dans les maisons qui tombaient en ruines ; les cadavres s’apportaient en plein jour et se déposaient à la porte, comme si c’eût été une provision de bois pour l’hiver. Du haut des fenêtres, on jetait dans la cour les plus horribles débris ; les murs étaient chargés de pus et de sang. Les valets de ces amphithéâtres, dit un rapport de police, ne respectaient pas plus les vivants que les morts. Les cadavres restaient quelquefois trois semaines sur les tables où on les plaçait.

Ceci dura jusqu’en 1813 ; mais alors la patience publique, poussée à bout, fit entendre des réclamations énergiques. Aucune maison particulière ne voulut plus souffrir ce terrible voisinage. On dénonça de toutes parts ces maisons aux escaliers impraticables, ces cours sans puits, ces puits sans cordes, ces mansardes infectes où l’étudiant couchait à côté du cadavre, ces garçons d’amphithéâtre qui vendaient de la graisse humaine. En effet, une société en commandite s’était formée pour l’exploitation de cette graisse. Elle était employée, non fondue, à graisser les roues des charrettes. Des charlatans en faisaient des remèdes contre les douleurs. On en vendait une grande quantité aux fabricants de perles fausses. On en trouva deux mille livres chez un seul garçon de l’École de Médecine ; il y en avait un autre qui en avait rempli deux fontaines de grès. Il fallut une charrette à deux chevaux et six hommes de peine pour transporter toute cette masse de graisse humaine à la voirie de Montfaucon, où probablement elle fut mangée par les rats.

En même temps la police faisait des recherches chez ceux qui avaient acheté de celte graisse humaine, et elle l’enlevait sans pitié. Les fabricants dépouillés réclamèrent, ou tout au moins demandèrent à l’autorité le moyen de distinguer la graisse d’homme de la graisse de chien, par exemple. On leur répondit que les graisses d’homme, de cheval et d’âne ne pouvaient être distinguées entre elles, parce qu’elles ont toutes une couleur jaune, une concrescibilité très faible, une très grande fétidité, et qu’elles se précipitent en globules. Ce qui était parfaitement raisonné.

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Amphithéâtre de dissection de l’enseignement libre à l’ancienne Ecole pratique, au XIXe siècle

Aussi les cadavres furent-ils bientôt aussi rares qu’ils étaient communs auparavant. Les cimetières avaient disparu de l’enceinte de Paris. On allait chercher les cadavres à Bicêtre, au dépôt de mendicité de Saint-Denis, partout où l’on pouvait. Un jour, les garçons du chirurgien Jean-Nicolas Marjolin (1780-1850) — qui publia en 1815 un Manuel d’anatomie posant les bases des dissections du corps humain —revenaient de Bicêtre les hottes pleines de cadavres. Chemin faisant, ils s’arrêtèrent à la porte d’un cabaret, et ils déposèrent leur fardeau à la porte. Jugez de leur surprise, quand au sortir du cabaret ils ne trouvèrent plus leurs hottes si précieusement chargées ! Jugez aussi de l’étonnement des voleurs !

Bientôt, on en arriva aux amphithéâtres réglés de la Pitié, de la Faculté de Médecine, de Bicêtre, de la Salpêtrière, de Saint-Louis, de Beaujon, de Saint-Antoine, de la Charité, des Enfants et de la Maternité. Au milieu du XIXe siècle, la Faculté de l’École de Médecine disséquait par an trente mille cadavres, la Pitié en consommait quatorze cents.

Article d’après La « Revue de Paris », paru en 1836

La conception de François BROUSSAIS

 

 La découverte de l’auscultation et ses conséquences seront étudiées… mais il est bon auparavant de montrer comment les grandes maladies que nous connaissons aujourd’hui sont peu à peu, à l’aide de l’examen clinique et des autopsies, sorties du chaos pour prendre une figure reconnaissable et permettre un diagnostic au lit même du malade.

Cette œuvre indispensable de classification, analogue à celle accomplie pour le règne végétal par Linné, Jussieu et Lamark, va se réaliser pour la plus grande part pendant la première moitié du XIXè siècle. Elle constitue pour la médecine de cette époque son plus beau titre de gloire.

OBSERVATION

Laennec observant des enfants

Un dernier obstacle devait toutefois être franchi : il fallait que tous les médecins reconnussent la légitimité du but ainsi poursuivi. Or la notion même de spécificité rencontrait encore bien des adversaires. On a vu cette querelle se dérouler tout au long des XVIIè et XVIIIè siècles. D’une façon générale, les esprits scientifiques, les expérimentateurs, comme Syndenham par exemple, défendaient la spécificité morbide, la notion de maladies réellement indépendantes les unes des autres et dépendant chacune d’une cause différente qui restait à découvrir ; c’étaient les esprits de l’avenir. Au contraire les esprits attachés aux doctrines plus ou moins philosophiques du passé, les animistes notamment, ne voyaient comme cause aux diverses maladies que la réaction de l’être ou du principe vital.

Il est remarquable qu’au tournant décisif de l’histoire de la médecine auquel on est parvenu, les deux faces de ce Janus Bifrons, la face d’ombre et la face de lumière, aient été représentées par deux hommes dont l’un était un génie et l’autre une intelligence exceptionnellement brillante, Laennec et Broussais. Leur controverse, à ce point de séparation du passé et de l’avenir, prend ainsi une valeur exemplaire.

BROUSSAISBroussais était aussi un Breton, né à Saint Malo en 1772 et de près de dix ans l’ainé de Laennec. Esprit aventureux et passionné il fut, dès la fin de ses études médicales, emporté dans l’atmosphère de guerre et de gloire qui régnait alors sur la France. D’abord marin, puis soldat, il servit dix ans comme médecin dans les armées de la République et de l’Empire et rentra à Paris pour devenir en 1814 professeur au Val de Grâce ; il devait, après la Révolution de 1830, être nommé professeur au Collège de France et mourir en 1836.

Ses principales publications : l’Histoire des phlegmasies chroniques et l’Examen de la doctrine médicale généralement adoptée et des systèmes modernes de nosologie. Ouvrages parus en 1808 et en 1816 antérieurement au Traité de l’auscultation médiate de Laennec, dont la première édition est de 1819.

Sa faiblesse fut d’être un esprit à systèmes, comme on en rencontre tout le long de l’histoire de la médecine, surtout aux époques où l’observation et l’expérimentation faisaient encore figure de parentes pauvres. La conception de Broussais est en apparence grandiose car elle cherche à ramener à l’unité la masse changeante des faits morbides. Pour lui toute maladie est un trouble de l’irritabilité, propriété essentielle des êtres vivants. Sous l’influence des causes les plus diverses, d’origine externe ou interne, il peut y avoir défaut ou excès d’irritabilité, et ces deux notions suffisent à expliquer toute la médecine. Broussais prolonge ici une école anglaise du XVIIIè siècle qui, avec Cullen (1710-1790) et surtout Brown (1735-1788), ramenait toute la pathologie aux troubles asthénique sous théniques de l’irritabilité.

Brown a exposé cette conception dans toute sa rigueur :

« J’ai ramené, dit-il, la médecine à la plus parfaite simplicité. J’ai montré que la maladie ne consiste ni dans les altérations des humeurs, ni dans un changement de forme des molécules organiques, ni dans une mauvaise distribution du sang, etc. le médecin ne doit avoir égard qu’à l’aberration qu’éprouve l’incitation, afin de la ramener à son état normal ».

Partant de telles prémisses, Broussais professe le plus grand dédain pour les médecins qui s’efforcent patiemment de classer les maladies à l’aide de leurs symptôme set de leurs lésions ; il se gausse des affections définies comme des entités ou des essences ; il faut, disait-il dés-essentialiser et dés-ontologiser la médecine. Il n’a pas vu l’immense intérêt des nouveaux procédés d’exploration, la percussion et l’auscultation, ni l’importance des autopsies systématiques, et il n’a que mépris pour les ouvreurs de cadavres et les lésions qu’ils décrivent. Son opinion s’exprime de façon très claire dans les phrases suivantes, tirées de l’Examen des doctrines médicale.

« Les altérations pathologiques considérées en elles-mêmes… sont des faits de pure curiosité et ne sont d’aucune utilité pour celui qui les étudie… parce que l’inflammation est la cause de ces altérations… ou qu’elles ont une autre cause quelconque… et qu’on ne doit s’occuper que de pathologie physiologique »:

Ces quelques phrases précisent bien la position de Broussais et ce qui fait à la fois sa faiblesse et son mérite. Son mérite est d’être un des précurseurs de la physiologie pathologique, par l’intérêt qu’il a apporté au mécanisme des maladies. On lui doit la première véritable étude des réactions inflammatoires, destinée à jouer un tel rôle en pathologie.

1932_Broussais

Mais sa faiblesse a été de tout vouloir expliquer par l’inflammation et de confondre le « comment » avec le « pourquoi » des maladies. Ignorant les faits qui eussent détruit l’unité de son système, il n’a pas vu que la classification des malades est nécessaire pour en découvrir les causes et, qu’à ton tour, la découverte de celles-ci conditionne l’application d’un traitement efficace. Ainsi, Broussais est revenu aux pires erreurs thérapeutiques de l’Antiquité et du Moyen Age. Car pour lui, de même que la maladie est UNE, le traitement, lui aussi est UN et ne doit se proposer que pour la lutte contre l’inflammation…. Pour lui, les seules armes thérapeutiques seront donc la saignée, les sangsues et la diète.

A l’époque, on a dit avec exagération que Brossais avait « saigné la France à blanc » ! 

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Louis PASTEUR et le vaccin rabique

Louis Pasteur est né en 1822 dans la maison familiale de Dole, troisième enfant de Jean-Joseph Pasteur et de Jeanne-Étienne Roqui. Il est baptisé dans la Collégiale Notre-Dame de Dole le 15 janvier 1823. Son père, après avoir été sergent dans l’armée napoléonienne, reprit la profession familiale de tanneur. En 1827 la famille quitte Dole pour Marnoz lieu de la maison familiale des Roqui, pour finalement s’installer en 1830 à Arbois (maison de Louis Pasteur à Arbois), localité plus propice à l’activité de tannage. Le jeune Pasteur suit à Arbois les cours d’enseignement mutuel puis entre au collège de la ville. C’est à cette époque qu’il se fait connaître pour ses talents de peintre ; il a d’ailleurs fait de nombreux portraits de membres de sa famille et des habitants de la petite ville.

PASTEURÀ l’École normale, Pasteur étudie la chimie et la physique, ainsi que la cristallographie. Il devient agrégé-préparateur de chimie, dans le laboratoire d’Antoine-Jérôme Balard, et soutient en 1847 à la faculté des sciences de Paris ses thèses pour le doctorat en sciences. Ses travaux sur la chiralité moléculaire lui vaudront la médaille Rumford en 1856.

Il est professeur à Dijon puis à Strasbourg de 1848 à 1853. Le 19 janvier 1849, il est nommé professeur suppléant à la faculté des sciences de Strasbourg ; il occupe également la suppléance de la chaire de chimie à l’école de pharmacie de cette même ville, du 4 juin 1849 au 17 janvier 1851. Marie Laurent, fille du recteur de l’université, épousée en 1849, sera pour le reste de sa vie une collaboratrice efficace et attentionnée, prenant des notes ou rédigeant des lettres sous sa dictée.

En 1853 il est fait chevalier de la légion d’honneur.  En février 1854, pour avoir le temps de mener à bien des travaux qui puissent lui valoir le titre de correspondant de l’Institut, il se fait octroyer un congé rémunéré de trois mois à l’aide d’un certificat médical de complaisance. Il fait prolonger le congé jusqu’au 1er août, date du début des examens. « Je dis au Ministre que j’irai faire les examens, afin de ne pas augmenter les embarras du service. C’est aussi pour ne pas laisser à un autre une somme de 6 ou 700 francs. »

Il est ensuite en 1854 nommé professeur de chimie et doyen de la faculté des sciences de Lille nouvellement créée. C’est à cette occasion qu’il prononce la phrase souvent citée : « Dans les champs de l’observation, le hasard ne favorise que les esprits préparés ». Pasteur, qui s’intéressait à la fermentation depuis 1849, est stimulé dans ces travaux par les demandes des brasseurs lillois concernant la conservation de la bière. Après Frédéric Kuhlmann et Charles Delezenne, Pasteur est ainsi un des premiers en France à établir des relations fructueuses entre l’enseignement supérieur et l’industrie chimique. Les travaux qu’il réalise à Lille entre 1854 et 1857 conduisent à la présentation de son Mémoire sur la fermentation appelée lactique dans le cadre de la Société des sciences, de l’agriculture et des arts de Lille le 8 août 1857.

PASTEUR 1857En 1857, il est nommé administrateur chargé de la direction des études à l’École normale supérieure. De 1861 à 1862, Pasteur publie ses travaux réfutant la théorie de la génération spontanée. L’Académie des sciences lui décerne le prix Jecker pour ses recherches sur les fermentations. En 1862, il est élu à l’Académie des sciences, dans la section de minéralogie, en remplacement de Henri Hureau de Senarmont.

Il étudie sur les maladies du vin, à savoir la pasteurisation, en 1863, sur la fabrication du vinaigre.

En 1883, Pasteur étendit avec succès sa méthode vaccinale à l’érysipèle du porc. Il restait à en faire l’application à une maladie humaine et, pour cette suprême épreuve, Pasteur fit choix de la rage qu’il avait commencé à étudier en 1880. Prendre cette décision, c’était se préparer de nombreuses difficultés. On ignorait tout, en effet, de l’agent de la rage et il était impossible de servir, comme dans les expériences précédentes, de cultures atténuées. D’autre part, tous les individus mordus ne contractaient pas la rage et les contradicteurs de mauvaise foi pouvaient prétendre que, même sans la vaccination, ils seraient restés indemnes. Par contre le choix de la rage comportait un grand avantage. En médecine humaine il est très difficile de savoir si un sujet est réellement immunisé puisqu’il est impossible de lui inoculer ensuite la maladie, comme on le fait chez l’animal pour voir ce qui se passera. Il faut un très grand nombre de cas et de très nombreuses années pour savoir, par la méthode statistique, ce que vaut une thérapeutique uniquement préventive. De tels délais à un moment où i fallait imposer à l’opinion une méthode entièrement nouvelle, étaient évidemment intolérables.

La vaccination anti-rabique offrait ceci de particulier qu’elle n’était pas purement préventive puisqu’elle s’adressait à des sujets déjà mordus et par conséquent sous la puissance du virus. On pouvait même se demander si une vaccination était possible, car l’opinion générale était qu’un vaccin devait se montrer inefficace contre une maladie contractée. Mais la rage présente, à ce point de vue, une particularité à peu près unique, c’est la longueur de son incubation qui est en moyenne de trente à quarante jours ; on pouvait donc penser que, dans les premiers jours de cette incubation, il était encore possible, par la vaccination, de modifier l’organisme assez profondément pour arrêter le développement du virus, et si paradoxal que cela pût paraître, on pourrait ainsi vacciner préventivement contre une affection déjà contractée et qu’on savait mortelle dans un très grand nombre de cas…. Pasteur passa quelques années à créer ses techniques et à les expérimenter sur l’animal. Il employait comme matière vaccinale des moelles de lapins à qui on avait inoculé la rage et il atténuait la virulence de ces moelles par un séjour prolongé dans un air sec et stérile ; il arrivait ainsi, après plusieurs injections à rendre des chiens réfractaires à la rage.

En octobre 1887, Pasteur eut une nouvelle attaque qui marqua la fin de son activité créatrice. Mais jusqu’à sa mort, survenue le 28 septembre 1895, il resta le témoin lucide des recherches qui allaient aboutir à créer une nouvelle thérapeutique, la sérothérapie. Pour guéri rune maladie déjà déclarée, le sérum d’animaux préalablement immunisés contre le microbe de cette maladie. Dans la vaccination c’est l’organisme du vacciné lui-même qui fabrique les anticorps. Dans la sérothérapie, l’organisme du patient est inactif ; il utilise simplement les anticorps d’un animal immunisé.

vaccination

La vaccination antirabique et la sérothérapie antidiphtérique marquent le début d’un mouvement de recherches auxquelles on doit de nouvelles et bien belles réalisations.

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Mort du littérateur et médecin Gui Patin 

 

Gui Patin, plus célèbre comme littérateur que comme médecin, naquit le 31 août 1620 (mort 30 août 1672)  , dans les environs de Beauvais. Il vint très jeune à Paris, où il étudia la médecine, et où il se livrait en même temps à la correction d’épreuves typographiques, pour subvenir à ses besoins. Riolan, homme si distingué par son savoir et si exemplaire par sa fidélité au malheur, l’aida généreusement dans ses études, et l’eut pour successeur dans la chaire qu’il occupait au Collège de France.

gui patin

Les leçons de Patin attirèrent un concours prodigieux d’auditeurs, qui venaient admirer sa brillante élocution latine. Ce médecin s’est principalement distingué par son admiration exclusive pour les anciens, l’acharnement avec lequel il déprécia toutes les découvertes modernes, et la haine aveugle qu’il portait aux partisans de l’antimoine et des autres médicaments proposés par les chimistes. Ses lettres ont eu un succès prodigieux, et on les lit encore avec plaisir.

« Ce recueil, dit Voltaire, a été lu avec avidité, parce qu’il contient de nouvelles anecdotes, que tout le monde aime, et des satires, que l’on aime davantage. Il sert à faire voir combien les auteurs contemporains, qui écrivent principalement les nouvelles du jour, sont des guides infidèles pour l’histoire. Ces nouvelles se trouvent souvent fausses ou défigurées par la malignité. D’ailleurs, cette multitude de petits faits n’est guère précieuse qu’aux petits esprits. »

Comme médecin, Patin fit beaucoup de vacarme par ses vives polémiques en faveur des anciens contre les partisans des découvertes modernes, mais aussi en faveur de la Faculté de Paris contre l’Université de Montpellier ; on accourait pourtant en foule à ses leçons publiques, surtout pour ses bons mots et ses traits satiriques. Vigneul Marville a dit (mais Patin ne l’a jamais lui-même confirmé) que quand ils le recevaient à dîner, de grands seigneurs (comme Guillaume de Lamoignon, premier président du Parlement de Paris) plaçaient un louis d’or sous son assiette, en reconnaissance du plaisir que leur causait sa verve sarcastique. Elle se retrouve entière dans ses Lettres, qu’il ne destinait pas à la publicité (« Mais dites-moi tout de bon, n’avez-vous point de honte de garder ces misérables paperasses ? Je vous conseille, et me croirez si me voulez obliger,) d’en faire un beau sacrifice à Vulcain, cela ne mérite ni d’être gardé, ni d’être montré), et qui font encore aujourd’hui vivre son nom.

Guy Patin fut un épistolier prolixe et parfois redoutable. Sa correspondance, commencée en 1630 et poursuivie jusqu’à sa mort, est double : française (plus d’un millier de lettres principalement écrites à deux médecins de Lyon, André Falconet et Charles Spon, à un médecin de Troyes, Claude Belin, et à un autre de Beaune, Jean-Baptiste de Salins) et latine (quelque 450 lettres écrites à plus de 60 savants d’Europe). Il y conte par le menu quantité de choses sur la médecine et les autres sciences, la religion, la politique, l’Histoire ou les faits divers de son époque. Sa bibliomanie (mot dont Vigneul-Marville lui attribue la paternité) y est omniprésente : obsédé par le rêve humaniste d’avoir lu tous les livres imprimés, il possédait l’une des plus riches bibliothèques privées de Paris. Saillies et bons mots abondent dans ses lettres, avec des hardiesses de toutes sortes, une malveillance visible, beaucoup de passion, de la crudité et quelquefois de la grossièreté. Son style libre, plaisant, léger et humoristique l’a fait considérer comme un libertin érudit (mais sans la moindre incursion apparente dans le libertinage des mœurs). Lues avec tout le recul critique nécessaire, ces lettres sont une ressource de choix pour les historiens de la médecine et du premier XVIIe siècle.

Patin

Sous bien des égards, Guy Patin est à considérer comme un esprit du XVIe siècle égaré dans le XVIIe siècle. Pour la religion, il était catholique, mais avec une profonde aversion pour Rome, son pape, ses moines et ses jésuites ; ce qui créait en lui une forte attirance pour le jansénisme et même le calvinisme. Il faut cependant se garder de vouloir pénétrer l’âme et les sentiments d’un homme dont une insigne particularité était d’être caméléon : il écrivait ce qu’il savait plaire à son correspondant, en se gardant soigneusement de le froisser en quelque façon. Joint à ses sarcasmes, ce trait ne rend guère le personnage attachant, mais ce qu’il raconte dans ses lettres est presque toujours intéressant, curieux ou plaisant.

« Gui Patin, dit Vigneul-Marville, était satirique depuis la tête jusqu’aux pieds… Son chapeau, son collet, son manteau, son pourpoint, ses chausses, ses bottines, tout cela faisait nargue à la mode et le procès a la vanité. Il avait dans le visage l’air de Cicéron, et dans l’esprit le caractère de Rabelais.

Or, suivant la remarque de Bayle, ses lettres, écrites pour l’intimité, montrent l’homme tout entier et au naturel. Familières, sans prétention, souvent enjouées, elles ont le laisser-aller d’une conversation et l’agrément d’une confidence. Les incorrections n’y manquent pas, et la phrase française y est fréquemment coupée par des passages en latin, langue que l’auteur affectionnait et écrivait avec élégance.

Vingt ans après la mort de Guy Patin, on publia ses Lettres choisies, depuis 1645 jusqu’en 1672 (Cologne, 1692, 3 vol. in-12). On imprima ensuite un Nouveau recueil de Lettres choisies (1695, 2 vol. in-12 ; puis Nouvelles lettres de feu M. Gui Patin, tirées du cabinet de Charles Spon (1718, 2 vol. in-12). Réveillé-Parise en a donné une nouvelle édition, comprenant tous les recueils précédents Paris. 1846, 3 vol. in-8°). En mars 2015, la Bibliothèque interuniversitaire de Santé a mis en ligne une édition électronique complète et commentée de la Correspondance française de Guy Patin par Loïc Capron, professeur de médecine de l’Université Paris-Descartes ; une édition des lettres latines est en cours de rédaction. Treize Lettres latines de Guy Patin ont été insérées dans les Clarorum virorum epistolæ (1702, in-8°). Hormis ses thèses, dont plusieurs eurent un grand retentissement dans toute l’Europe, Guy Patin a signé peu de livres, mais mis la main à l’édition de plusieurs ouvrages médicaux rédigés par des auteurs qu’il admirait : Jean Riolan, bien sûr, mais aussi Daniel Sennert ou Caspar Hofmann. Bayle a publié un Patiniana (1703 , in-12) et Laurent Bordelon l’Esprit de Guy Patin

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La vision de Van HELMONT Jean-Baptiste

 

 Jean-Baptiste van Helmont croyait fermement en l’alchimie ; il avait certains penchants mystiques et croyait à la pierre philosophale. Il respecta l’enseignement de William Harvey et celui de Galilée. Observateur minutieux et expérimentateur précis, ses apports furent finalement importants dans les domaines de la chimie et de la physiologie. Il découvrit l’existence des gaz vers 1610.

HELMONT

Van HELMONT Né à Bruxelles (Belgique) en 1579, d’origine noble, Jean-Baptiste Van Helmont décrocha son diplôme de philosophie à l’âge de 17 ans à l’Université du duché de Brabant (devenue l’Université catholique de Louvain). Il se tourna vers l’astronomie, l’algèbre, la géométrie euclidienne. Il suivit par ailleurs au collège des jésuites de Louvain les cours du professeur Martín Antonio Delrío (1551-1608), qui publia un traité sur la magie, le Disquisitionem magicarum.

À la suite d’une vision, il réalisa qu’il avait emprunté une mauvaise voie. Il lut les mystiques rhénans : Thomas a Kempis et Jean Tauler. En même temps, il étudia la médecine par les herbes de Matthioli, de Dioscoride, puis la médecine galénique, inspirée d’Hippocrate et d’Avicenne. En 1599, il obtint son diplôme de docteur en médecine mais il lisait Paracelse, et se mit à pratiquer une médecine « iatrochimique » toute opposée dans ses principes au galénisme de la Faculté. Il exerça dans toute l’Europe : Suisse et Italie (1599-1605), France et Angleterre (1602-1605). Il épousa Margarita van Ranst en 1609, dont il eut quatre filles puis un fils, François-Mercure. De 1609 à 1619 il se consacra à la méditation et à la recherche, surtout en pyrotechnie : il s’appelait lui-même Philosophus per ignem (philosophe par le feu).

À la suite d’une nouvelle expérience spirituelle, il se crut adeptus naturae, initié aux secrets de la nature. En 1618, il appela son fils « François-Mercure », car il pensait avoir obtenu de l’or à partir du mercure, grâce à une transmutation alchimique.

En 1617, J.-B. Van Helmont publia De magnetica vulnerum curatione, ce qui ouvrit une controverse avec Rudolf Goclenius le Jeune (1572-1621) et Jean Roberti. Goclenius (1608), en paracelsien, croit à la guérison magnétique des blessures : tout corps vivant possède un magnétisme animal propre, une force qui peut être utilisée, notamment à des fins thérapeutiques, par exemple l’onguent armaire (armarium) permet de soigner par l’arme qui a occasionné une blessure. Le jésuite Jean Roberti (1617) le réfute et l’accuse de superstition. J.-B. Van Helmont critique les deux et les jésuites en général. Il est mis en examen par l’Inquisition en 1634, jusqu’en 1636. Interrogé sur la kabbale, il répondit qu’il savait que les rabbins employaient cet art pour l’intelligence des mystères de leur foi, mais que les chrétiens n’en avaient pas besoin : les écrits de Reuchlin et Ricius lui avaient appris que ce n’était que fables et vaines tortures de l’esprit.

Jean-Baptiste Van Helmont mourut à Bruxelles en 1644.

VAN HELMONT

Chef de file des iatro-chimistes, il unit, comme Paracelse, un esprit génial à une imagination désordonnée et souvent fumeuse.  C’est un non-conformiste, toujours plus ou moins en lutte avec les écoles officielles. Il mène une vie errante à travers toute l’Europe, pratiquant la chimie et l’alchimie,  la fois pour elles-mêmes et dans leurs applications au traitement des maladies.  L’œuvre chimique de Van Helmont est importante.  Il a étudié le gaz, notamment l’acide carbonique et pressenti le mécanisme de la combustion.

En physiologie il a décrit la présence dans l‘estomac d’un acide et d’un ferment. C’est un précurseur de la chimie biologique moderne, puisqu’il a fait des analyses du sang et des urines, démontrant dans celui-là la présence de sel, dans celles-ci la présence de sel et d’ammoniaque.  Il a contribué à ruiner la vieille théorie d’Hippocrate et de Galien en montrant que l’air, la terre, l’eau et le feu sont des substances complexes et non pas des éléments. Mais les éléments qu’il leur a substitué, suivant en cela la doctrine des alchimistes, s’ils ont certes une existence plus réelle, ne représentent pourtant qu’une grande erreur physiologique ; pour Van Helmont, en effet, il n’y a que trois éléments fondamentaux qui sont : le sel, le soufre et le mercure, noms qui ne sont d’ailleurs pas pris dans leur acception actuelle. 

Toute cette partie de l’œuvre de Van Helmont mérite notre admiration ; il a, d’une façon plus précise que Paracelse, compris l’importance de la chimie pour le fonctionnement normal et pathologique de l’organisme humain, ouvrant ainsi une voie dont nous savons combien elle devait être féconde. 

Quelques préparations médicinales, obtenues en .opérant sur les fossiles, les animaux et les végétaux, lui parurent renfermer les vertus suffisantes pour composer sa panacée. Ces succès rendirent à Van Helmont son ancienne passion pour la médecine : mais c’était une médecine nouvelle et toute de sa création ; il s’intitula Medicus per ignem, faisant allusion par-là à la source d’où sortaient ses remèdes. Van Helmont s’étant alors marié avec une demoiselle noble, se retira dans la petite ville de Vilvorde, à deux lieues de Bruxelles. Là, renfermé dans son laboratoire, il s’occupa de ses travaux chimiques jusqu’à la fin de ses jours, se vantant d’avoir trouvé le moyen de prolonger la vie et la santé ; écrivant des théories extravagantes sur l’organisation intellectuelle et physique du genre humain, sur les causes et le traitement de nos maladies.

Van Helmont ne connaissait point les principes élémentaires de la chimie, science alors encore au berceau : il ignorait même l’art de manipuler ; en sorte que son noviciat dans ses expériences fut long et qu’il y courut souvent risque de perdre la vie, au milieu des explosions, des expansions gazeuses qui s’opèrent inopinément pour l’ignorant qui, procédant au hasard, ne les saurait prévoir. Ce chimiste finit cependant par devenir un habile manipulateur, et découvrir l’huile de soufre per campanum, le laudanum de Paracelse, l’esprit de corne de cerf, celui de sang humain, le sel volatil huileux, et beaucoup d’autres préparations chimiques, qui, selon lui, devaient remplacer les remèdes galéniques.

Ce fut l’époque où il prit à tâche de renverser les doctrines admises par les écoles. Plusieurs des critiques de Van Helmont étaient sans doute fondées ; mais ce qu’il proposait à son tour était moins raisonnable encore. Ce n’est pas ici le lieu d’exposer les rêveries de Van Helmont sur le duumvirat et l’archée, deux puissances qui, à l’en croire, se partagent le corps humain.

En dépit de tout ceci, il vit mourir ses quatre enfants et sa femme, sans pouvoir les sauver : lui-même, il périt à soixante-sept ans, martyr de sa doctrine ; atteint d’une violente pleurésie, il avait refusé obstinément de se faire saigner. Van Helmont était un homme d’honneur, et de bonne foi : sa fin le prouve. Il ne voulut jamais accepter les offres brillantes des empereurs Rodolphe II, Mathias et Ferdinand II, qui firent tous leurs efforts pour l’attirer à Vienne.

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