LA MOITIÉ DES ESPÈCES TERRESTRES

 

 Manger de la viande ne suppose pas seulement la destruction des forêts américaines. Une quantité sans cesse croissante du boeuf consommé aux États-Unis provient de l’Amérique centrale et de l’Amérique du Sud. Pour procurer des pâturages à leur bétail, ces pays ont rasé leurs forêts tropicales indispensables.

La rapidité avec laquelle les forêts sans âge d’Amérique centrale ont été sacrifiées pour que les Américains puissent manger leurs hamburgers pour pas cher dépasse l’entendement. En 1960, alors que les États-Unis commençaient à importer du boeuf, l’Amérique centrale laissait en plein centre de la forêt vierge une cicatrice de 340 000 km2. Aujourd’hui, seulement 25 ans plus tard, il n’y reste plus que 200 000 km de forêt vierge. À ce rythme, dans 40 ans toute la forêt tropicale d’Amérique centrale aura disparu.

Ces forêts tropicales sont l’une des plus précieuses ressources naturelles du globe. Ne constituant que 30 % des forêts du monde, elles renferment pourtant 80 % de la végétation mondiale et contribuent ainsi largement à alimenter notre planète en oxygène. Elles représentent aussi le plus vieil écosystème terrestre et assurent une luxuriante richesse écologique. La moitié des espèces animales du monde vivent dans les humides forêts tropicales.

3d illustration of a cancer cell and lymphocytes

Ces bijoux de la nature font pourtant l’objet d’une rapide destruction pour qu’on puisse aménager des pâturages aux animaux, fondement de notre marché de la restauration-minute. D’après le Conseil des importateurs de viande des États-Unis (Meat Importers Council of America), nous importons actuellement 10 % de notre consommation de boeuf et plus de 90 % de ce boeuf importé provient d’Amérique centrale et d’Amérique latine. En 1985, nous avons importé plus de 100 000 tonnes de viande du Costa Rica, du Honduras, d’El Salvador, du Guatemala, du Nicaragua et de Panama. Le Conseil des importateurs de viande des États-Unis rapporte que la quasi totalité de cette viande se retrouve finalement dans les restaurants minute.

Fait important à souligner, les plantes et les arbres à croissance rapide des forêts millénaires d’Amérique centrale et d’Amérique latine absorbent presque tous les minéraux contenus dans le sol. Plus que dans les forcis du nord, ce sont les arbres et les plantes des forêts tropicales qui emmagasinent les éléments nutritifs et non le sol. Résultat : Quand ces forêts sont rasées, la qualité des pâturages qui y sont aménagés n’est pas la même que, disons, au Texas. Leur sol est si pauvre en minéraux que la végétation a du mal à se régénérer, pour ne pas dire qu’elle ne se régénère pas du tout. De plus, en l’absence de recouvrement végétal, les pluies diluviennes provoquent une érosion extrêmement rapide. Dès le déboisement, un hectare de forêt tropicale suffit à un bouvillon. Quelques années plus tard, l’érosion y est devenue si importante qu’il faut 4½ hectares pour remplir la même fonction.

En 10 ans, le sol y est devenu à ce point stérile que l’animal a aujourd’hui besoin de 8 hectares de terre au lieu de 4 pour satisfaire aux mêmes besoins.

L’habitude américaine de manger de la viande engendre la désertification des luxuriantes forêts tropicales et les rend impropres à toute culture, même à celle du fourrage.  Pendant ce temps, les autochtones encaissent le coup le plus dur. Des terres arables de grande valeur sont sacrifiées à l’alimentation du bétail. Par le fait même, les aliments destinés à l’homme deviennent de plus en plus rares et leur prix augmente bien au-delà de ce que la population locale peut se permettre, condamnant ainsi les gens à mourir de faim.

En outre, pendant que les inondations se multiplient, le bois de chauffage se fait plus rare et, plus dramatique encore, les tribus autochtones vivant dans la forêt sont presque entièrement décimées par la destruction de leur environnement. Les forêts épargnées à ce jour restent cependant l’un des plus riches trésors du globe. Si un tiers du Costa Rica est transformé en pâturages, les deux autres tiers de ce petit pays abritent plus d’espèces d’oiseaux que tous les États américains rassemblés. Pourtant, l’incessante destruction des forêts met en péril l’existence des animaux, des plantes et des peuplades dont l’habitat naturel est littéralement rayé de la carte.

Avec la disparition des forêts d’Amérique centrale, beaucoup de nos oiseaux migrateurs perdent leur résidence d’hiver et en meurent. C’est tragique, non seulement parce que ces oiseaux constituent l’un des attraits de la nature, mais aussi parce qu’ils ont un rôle déterminant à jouer car ils détruisent les insectes nuisibles sévissant dans notre pays. Ainsi, la destruction des forêts d’Amérique centrale concourt en même temps à augmenter la quantité d’insecticides utilisés dans notre pays.

Pis encore, cette destruction survient juste au moment où des programmes de recherches multidisciplinaires visent à favoriser la reproduction d’insectes prédateurs afin d’en arriver à ce qu’ils remplacent les insecticides. Le comble, c’est que la majorité de ces programmes les plus prometteurs supposent l’importation d’insectes bénéfiques vivant en forêt tropicale. Il semble pourtant que si nous persistons à manger de la viande au même rythme, ces insectes bénéfiques seront anéantis, tout comme leur habitat sera détruit avant même que nous ayons la chance d’y recourir pour remplacer les insecticides.

Il est vraiment effarant de constater que leur extinction se calcule actuellement au taux de 1 000 espèces par an et que nous devons ce fait à la destruction des forêts et habitats fauniques des tropiques. Et comme nous nous entêtons, ce taux ne cesse de croître. Si cette tendance se maintient, nous atteindrons le nombre de 10 000 espèces par année dès les années quatre-vingt-dix, soit plus d’une espèce par heure. D’ici 30 ans, plus d’un million d’espèces auront disparu de la surface du globe.

Si nous ne connaissons pas tout des innombrables trésors naturels que recèlent les forêts tropicales, nous savons tout de même que leur préservation est essentielle à l’écosystème de notre hémisphère, et de la planète entière. Un quart de nos médicaments proviennent de matières premières recueillies dans ces forêts. Nous sommes bien heureux aujourd’hui qu’un enfant leucémique ait 80 % de chances de survivre, plutôt qu’un faible 20 %; ce n’est que grâce à la vincristine et à la vinblastine, des médicaments alcalins dérivés d’une plante tropicale appelée pervenche rosée. Même si, jusqu’à présent, nos chercheurs n’ont analysé que 1 % des espèces végétales des forêts tropicales, ils ont la certitude que nous pourrions y puiser les médicaments de l’avenir.

boeufs

L’étroite corrélation entre la destruction des forêts tropicales et les grandes chaînes à hamburgers est si évidente que le Réseau pour la préservation des forêts (Rainforest Action Network) a réclamé le boycottage des restaurants Burger King à l’échelle du pays. Traitant la compagnie de « force motrice à l’origine du désastre environnemental », le Réseau pour la préservation des forêts a commandé une série d’annonces publicitaires aux grands quotidiens nationaux pour informer le public du prix insensé que nous payons pour cette viande :

« Avant qu’on ratisse et qu’on brûle la forêt tropicale, cet habitat donnait asile à des milliers d’espèces animales et végétales rares et exotiques. Après le passage du bétail, ce n’est plus qu’un sol infertile, désolé… Dans plus d’une douzaine de pays — au nom des jaguars, des orchidées et des singes hurleurs —, on se regroupe pour lutter contre cette destruction. On le fait aussi pour les millions d’êtres humains dont la survie tant individuelle que collective dépend directement de la forêt. »

 Changer nos habitudes alimentaires permettrait de faire un pas de géant vers la préservation de ce qui reste des forêts tropicales et des innombrables espèces animales et végétales autrement condamnées à l’extinction. Par ailleurs, il ne faut pas oublier que ces forêts fournissent le monde entier en oxygène. Un tel revirement signifierait aussi que nos enfants bénéficieraient de cet élément indispensable à la vie sur Terre.

Produire la nourriture quotidienne d’un mangeur de viande demande plus de 18 184 d’eau. Produire celle d’un végétarien en requiert seulement 5 455 et celle d’un végétarien qui ne consomme ni oeufs ni produits laitiers seulement 1 363. Pour approvisionner ce dernier pendant un an, il faut moins d’eau qu’au premier pendant un mois seulement. Notre mode d’alimentation américain suppose une quantité d’eau sans cesse croissante.

Pour produire 1 kg de viande, il faut jusqu’à 100 fois plus d’eau que pour 1 kg de blé.

Un kilo de riz nécessite plus d’eau que toute autre céréale mais, kilo pour kilo, même la production du riz ne suppose que le dixième de ce qu’exige la production de viande.

Il n’est pas facile de se faire une idée exacte de la quantité d’eau nécessaire à la production de viande. Toutefois, le magazine Newsweek nous propose l’image suivante : « L’eau que renferme un bouvillon de 450 kg pourrait soutenir un contre-torpilleur. » Une si énorme consommation d’eau a de graves conséquences tant d’un point de vue économique qu’écologique.

foret

La nature a mis des millions d’années pour former le réservoir qui contient, encore aujourd’hui, autant d’eau que chacun des Grands Lacs. Mais notre habitude de manger de la viande compromet sérieusement l’existence de cette merveille de la nature. La nappe aquifère baisse dangereusement et les puits s’assèchent. Les experts en la matière estiment même que, au rythme où vont les choses, le réservoir aquifère de l’Ogallala sera épuisé d’ici 35 ans.

Extrait du livre : Se nourrir sans faire souffrir

Vous pouvez partager ce texte à condition d’en respecter l’intégralité et de citer les sources et le site : http://devantsoi.forumgratuit.org/