La médecine comme soutien… provisoire

Tomber malade, tout d’abord, c’est être « arraché » du monde des bien-portants, avec le désir fou de pouvoir revenir en arrière, de guérir par la seule force de sa volonté. Face à cette demande imaginaire, une réponse apparemment objective et rassurante prend souvent place : la solution médicale. Autrement dit, les malades sont tentés d’intérioriser le discours médical sur eux-mêmes et sur leur maladie et, dans l’après coup de l’annonce du diagnostic, de faire corps avec les traitements.

guérir miroirCe support somatique par le biais des représentations médicales peut être utile. Il a cependant un coût psychique important et finit malheureusement toujours par trouver ses limites. La première difficulté vient du fait que les angoisses ne sont pas prises en compte par le discours médical. Les médecins sont en effet plus habitués à soigner des maladies que des malades, en oubliant que c’est l’inverse qui devrait être vrai (suivant la formule de Canguilhem, 1966). De là, un évitement et le plus souvent une non prise en compte des angoisses qui ne sont malheureusement jamais complètement éradiquées, malgré l’efficacité des thérapies. En 1998, par exemple, lors des premiers états généraux des malades du cancer, Carmen, une malade (mal)traitée par les médecins, déclarait : « Je suis un être physique, un être psychique, un être subtil et spirituel, comment m’avez-vous traitée ? ». L’approche biomédicale, corporelle (Körper), ne saurait évidemment suffire.

Le deuxième risque naît, lui, quand le traitement vient à manquer. Un malade qui n’aurait eu de cesse de parler de « ses chimiothérapies », par exemple, ou de « ses métastases osseuses », court le risque de ne disposer d’aucune ressource psychique, pour affronter la maladie non prise en charge médicalement.

À force de ne plus s’être représenté comme une personne vivant son corps de l’intérieur, celui-ci peut n’apparaître que comme une coquille vide, incapable de surmonter la « nouvelle » réalité. Souvent d’ailleurs, pour tenter de surmonter l’angoisse lorsqu’il n’y a plus de traitements, le malade s’accroche à une dénégation ou à un déni, en disant par exemple « j’ai des nodules au foie mais ce n’est pas cancéreux »…

Pour toutes ces raisons, il est fondamental de donner aux personnes malades les ressources psychiques leur permettant d’affronter leur maladie dans toutes ses dimensions, par conséquent de ne surtout pas réduire leur identité à la seule dimension « corporelle », au sens défini plus haut.

La maladie comme « alien »

Les représentations intérieures décorrélées du discours médical ne sont pourtant pas sans danger. Psychiquement, la maladie apparaît souvent comme un « autre » dont il faut à tout prix se dégager. Dans le cas de cancers en particulier, les malades réactivent généralement une représentation primaire de leur réalité somatique : l’intérieur et l’extérieur. Cette notion, il est vrai, est une donnée fondamentale car constitutive de la structuration psychique de tout individu. « Le corps est la base et le support privilégié du sentiment d’identité. C’est lorsque le nourrisson est capable de localiser les sensations […] dans son corps qu’il devient capable de différencier ce qui est soi et ce qui est non-soi » selon Lipiansky (1992), qui reprend à son compte l’expérience et la théorisation freudiennes. Cette opposition moi / non-moi archaïque se trouve ainsi mobilisée comme une ressource : la maladie est le non-moi, « l’alien » qu’il faut rejeter au dehors de son corps.

Il y a là un effort, d’allure paranoïde, pour lutter contre l’effraction dans le corps de la maladie. « Je n’ai pas accepté cette intrusion dans mon corps sans qu’on m’en demande la permission », dit par exemple une patiente, reçue en consultation, à qui l’on vient de diagnostiquer un cancer du sein. Par le mécanisme de la projection, elle tente de sauvegarder une intériorité « saine ».

Mais le risque est ici de trouver des substituts agressifs, voire de s’enfermer dans le déni, déjà évoqué. Cette patiente par exemple, exprime un discours violent, contre elle-même d’abord (« La seule chose que j’ai su générer, c’est pas des enfants, c’est un cancer… »), puis contre les soignants et plus particulièrement contre leur intégrité somato-psychique, en leur disant qu’ils ne peuvent pas la comprendre.

malade toi

Paradoxalement cependant, l’expression de ce ressentiment permet également de progresser dans la prise en charge thérapeutique, en verbalisant l’angoisse qui le sous-tend. Mais, parfois, la représentation d’un « mauvais objet » peut déclencher un travail de destruction de tout lien entre l’activité pensante du sujet et l’objet pensé, en même temps que rendre difficile la prise en charge médicale, quand elle peut avoir lieu.

Résurgence des fragilités narcissiques

L’identité personnelle étant très liée à la représentation de soi, on comprend que l’atteinte à l’image corporelle puisse être également radicale. Par-delà la construction du soi, c’est en effet tout « l’idéal » du moi qui est blessé et remis en cause lorsque le corps défaille.

Les stigmates du corps malade renvoient en quelque sorte à des failles somatiques, qui fragilisent l’identité, surtout si elle s’est construite majoritairement sur ces éléments. « On m’a retiré le sein droit, le sein gauche et l’utérus », dit cette femme qui explique ne « plus se sentir une femme… » Cette atteinte de la psyché est bien évidemment vécue différemment en fonction de l’histoire et de la structuration identitaire ce chacun…

Dans La sclérose latérale amyotrophique (SLA) est une maladie…, a fortiori, on rencontre souvent des malades qui nouent un système d’élation, d’exaltation narcissique à partir d’une valorisation corporelle. Souvent sportifs, pris dans des logiques de performance sociale à la limite de l’hyperactivité, presque toujours soucieux de leur apparence masculine ou féminine, ces malades vivent très douloureusement leur nouvelle situation qui les « cloue sur place ».

Au point de susciter chez eux une dévalorisation de soi et du corps malade qui peut rendre difficile, mais pas impossible, le travail psychique pour réapprendre à vivre avec cette nouvelle situation.

Encore faut-il comprendre que ces représentations somatiques s’articulent avec la dimension intersubjective et même sociale, qui caractérise notre être au monde. La définition d’une personne (« persona ») désigne en effet aussi un « masque » auquel nous nous identifions mais qui rend aussi possible les interactions avec autrui et, finalement, notre insertion au sein d’une collectivité.

En somme, la maladie grave modifie non seulement le corps mais aussi, plus largement, l’ensemble de la structuration psychique des personnes, aussi bien d’ailleurs du côté des malades que de ceux qui les accompagnent.

guéris toi aussiCes transformations ne se ressemblent pas toutes, puisqu’elles dépendent notamment du vécu de chacun et de la nature des liens qui ont été préalablement noués avec soi et avec autrui. Elles dépendent sans doute également de la transformation opérée par des maladies dont les symptômes, mais les images sociales sont aussi différentes. Et il faudrait pouvoir, mieux que nous ne l’avons fait, distinguer ces approches selon les situations.

Partout et toujours cependant, le travail psychique nous paraît indispensable, même quand il est très difficile. L’objectif n’est pas de tout accepter. Mais de comprendre et respecter certaines défenses psychiques, quitte ensuite à essayer de les aménager, pour que chacun puisse continuer à vivre, malgré tout, ces expériences terribles. Peut-être faut-il également élargir la focale sur notre approche.

 Car s’il n’y a « de maladie que subjective », comme l’exprime avec finesse Canguilhem, cette subjectivité prend naissance dans un imaginaire collectif, qui mêle l’histoire familiale, professionnelle et finalement sociale tout entière. Or dans une société comme la nôtre, qui valorise autant la performance corporelle et flatte le narcissisme des « individus » (Lipovestky, 1983), il est possible que la vision et le vécu d’un corps dégradé deviennent de plus en plus insupportables. Ainsi, face à des situations de dépendance corporelle et somatique, il y a fort à parier que la demande d’euthanasie explose dans les prochaines années.

Extrait de…. Dans Jusqu’à la mort accompagner la vie 2014/3 (N° 118), pages 35 à 44

Vous pouvez partager ce texte à condition d’en respecter l’intégralité et de citer les sources et le site de Francesca :  https://medecinehistorique.wordpress.com/

 

 

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