La médecine des rois 

Charlemagne eut à coup sûr des médecins, et les chroniqueurs en parlent souvent, mais d’ordinaire anonymement.

Jusque vers l’an 800, c’est-à-dire à son couronnement comme empereur, il n’eut d’ailleurs guère recours à leurs soins : c’était un floride, petit buveur (il ne prenait que du vin coupé d’eau), mais gros mangeur de viande et surtout de gibier. Aux repas, on servait quatre plats outre le rôti de venaison, que les chasseurs apportaient sur la broche. « Il mangeait bien une oie, ou deux gélines, ou une épaule de porc, ou un paon, ou un lièvre, voire un quart de mouton »   (d’agneau espérons-le). Ses principales maladies furent donc probablement des embarras gastriques, qu’il soignait tout naturellement par la diète hydrique, érigée de son chef, en véritable panacée thérapeutique. Après 800, il devint goutteux, « et boitait d’un pied ». Mais, même souffrant, il n’écoutait pas ses médecins « qui lui étaient devenus presqu’odieux pour lui avoir interdit les viandes rôties, et prescrit les aliments bouillis ». On sait qu’il mourut le 28 janvier 814, d’une pneumonie où évidemment la diète hydrique ne pouvait rien

Pharmacopée des rois

Le fils de Charles, Louis dit le Débonnaire, durant les nombreuses vicissitudes de sa vie, et malgré une piété exemplaire, reçut les soins d’un médecin juif, nommé Sédécias, qui, par-dessus le marché, passait pour magicien probablement à cause des grimoires hébreux dont il usait .

Louis appela également à sa cour, en 829, un moine de Fulda, Walahfrid Strabo, élève de Raban Maur, le fameux Praeceptor Germaniae, auteur d’un De Universo, où la médecine tient une place importante. Strabo, médecin lui-même, puisqu’il est l’auteur du fameux Hortulus, ou Petit Jardin des Plantes médicinales, n’était pas appelé par le Débonnaire en cette qualité, mais c o m m e précepteur du fils qu’il avait eu de sa seconde femme, Judith, Charles (le futur Charles le Chauve) auquel il enseigna les arts libéraux. Il dispensa aussi certainement à l’empereur des soins médicaux, surtout pendant les funestes années où celui-ci devait lutter contre ses trois fils révoltés, et où Strabo resta parmi les rares fidèles du couple impérial, et cela jusqu’à la mort de Louis, en 840. Il rentra alors à l’abbaye de Reichenau, dont il fut nommé abbé par Charles (le Chauve) et mourut en 849.

Sédécias passa du service du Débonnaire à celui de Charles le Chauve. En 877, il l’accompagna en Italie. Mais l’empereur étant tombé malade à son retour pendant la traversée du Mont-Cenis, mourut malgré les soins de son médecin, qui fut accusé de lui avoir donné du poison. L’Histoire ne dit pas s’il paya cette accusation de sa vie, c o m m e les archiâtres de Gontran…

Nous ne connaissons pas les médecins de Louis le Bègue, qui ne régna d’ailleurs que deux ans. Charles le Simple, son fils posthume, choisit c o m me physicus vers 905 un prêtre, Derold « in arte medicinae peritissimus », qu’il attacha spécialement à sa personne, tandis que la reine Fédérune, sa seconde femme, recourait à un médecin salernitain, dont on ignore le nom. Il y avait entre les deux confrères de fréquentes discussion (Vinvidia medicorum n’est pas d’hier), dans lesquelles Derold, pertinent en toutes matières, même littéraires, avait toujours le dessus, l’autre étant de culture générale assez bornée. Celui-ci, à force de jalousie, aurait administré à son contradicteur du poison dans une sauce poivrade : Derold en fut assez malade, mais s’en tira grâce à la thériaque.

PHARMACOPEE

Il riposta en empoisonnant à son tour le Salernitain, qui, faute d’antidote approprié, allait succomber, quand il se résolut enfin à demander les secours de son collègue. Derold se laissa toucher, mais sa thériaque ne réussit qu’à demi, et ne put empêcher l’apparition d’accidents à un des membres inférieurs (gangrène), en sorte qu’il fallut en venir à l’amputation d’un pied. (Derold avait peut-être administré de l’ergot de seigle larga manu.) Cet échange d’arguments toxiques assez discutables, m ê m e pour l’époque, et surtout de la part d’un prêtre, n’empêcha pas Derold d’obtenir, après la déposition de Charles le Simple, et durant l’interrègne, le siège épiscopal d’Amiens. Il rentra au Palais le jour où le fils du roi déposé, Louis VI, dit d’Outremer, fut rappelé d’Angleterre, en 946 (2). C’est le dernier médecin connu des rois de la dynastie carlovingienne, alors en plein déclin, et qui devait s’éteindre définitivement quarante ans après, en 987, par l’élection au trône de Hugues Capet.

Cependant, avec Frodoard, il faut citer, au moins à titre de curiosité, l’intervention médicale dans une maladie de Louis VI, d’un très haut personnage, le comte de Bourgogne Létold. Pendant son expédition d’Aquitaine, le roi ayant été atteint d’ « une violente maladie, le comte lui fut très utile et le guérit ». Sans doute avait-il reçu l’éducation complète de l’époque, où nous avons vu que figurait la médecine c o m m e annexe de la grammaire, et la cultivait-il pour son agrément.

En somme, pour les trois siècles où nous trouvons des documents, nous ne pouvons guère nommer qu’une douzaine de médecins royaux, ce qui est peu. Cependant cela suffit pour montrer que, dans le palais des rois de 1ère première race, les médecins prennent une place importante, et savent y maintenir en général la valeur et l’honneur de leur profession, non sans péril parfois. Sans création scientifique nouvelle, ils conservent du moins la tradition, celle de l’enseignement romain germanisé, à travers troubles et dévastations, tout au long de ces temps généralement taxés d’obscurantisme absolu. Et, si le flambeau des sciences pâlit quelquefois, il ne s’éteindra jamais complètement.

A ce maintien de la flamme, les médecins, et particulièrement les médecins royaux, qui nous offrent la meilleure image d’une élite professionnelle, nous semblent avoir généreusement contribué.

Ecrit par André FINOT

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