TOUTES LES VERTUS DU TILLEUL

 

En 1930, le docteur Henri Leclerc, ancien médecin de l’état-major du général Foch, porte à notre connaissance les vertus, notamment thérapeutiques, du tilleul, dont les anciens utilisaient déjà tant le bois que les feuilles, et avance qu’il est un allié précieux dans le combat contre l’artériosclérose

TILLEUL

Les variétés Tilia sylvestris D. C, tilleul à petites feuilles, et Tilia platyphyllos, le tilleul de Hollande ou à larges feuilles, étaient connues des anciens qui, ne possédant aucune notion sur le sexe des plantes et ignorant, par conséquent, que le tilleul porte des fleurs hermaphrodites, appelaient la première « tilleul mâle » et la seconde « tilleul femelle », l’une stérile formée d’une substance dure, jaune, noueuse, épaisse, l’autre produisant des fleurs et des fruits, plus blanche, plus flexible, plus odorante.

C’était la dernière qu’ils estimaient le plus : encore ne l’employaient-ils qu’à des usages extra-médicaux dont le plus courant était la fabrication des couronnes. Dans ce but, ils utilisaient comme liens, pour tresser les fleurs dont ils se ceignaient le front, les pellicules minces et souples qui se trouvent entre l’écorce et le bois. Les poètes romains font souvent allusion à cette coutume : Horace, désireux d’édifier ses contemporains sur l’austérité de ses mœurs, adresse ces mots à son esclave (Ode XXIII, liv. I) :

Persicos odi, puer, apparatus :
Displicant nexae philyra coronae.

Je hais un repas somptueux :
Loin de moi le tilleul qu’en guirlandes dispose
Un art pénible et fastueux.

et Ovide nous montre (Fastes, V, vers. 337) des ivrognes portant des couronnes de tilleul et se livrant à de joyeux entrechats : Ebrius incinctus philyra conviva capillis Saltat.

Plus nombreux étaient les usages auxquels se prêtait le bois de tilleul : Virgile vante les jougs qu’il servait à fabriquer et Elien rapporte qu’on le débitait en minces tablettes qu’utilisaient les écrivains. On tirait enfin parti de sa souplesse et de sa légèreté pour en confectionner des appareils orthopédiques comme celui que portait le poète Cinésias, d’une maigreur et d’une débilité telles qu’on avait dû lui construire une sorte d’armature au moyen d’attelles de tilleul. Capitolinus raconte qu’Antonin le Pieux recourut à un pareil procédé pour empêcher son corps démesurément long de s’incurver, cum longus esset admodum et incurvaretur, tiliaceis tabulis pectori cum fasciis aptatis usus erat.

Pour l’usage interne les feuilles étaient la seule partie de l’arbre qu’employaient les anciens ; c’est ainsi que Pline les faisait mâcher aux enfants atteints d’ulcérations de la bouche : il leur reconnaissait, en outre, des effets diurétiques, emménagogues et hémostatiques. Longtemps, comme l’enseignait Avicenne, elles passèrent pour un topique émollient, abstersif, subtilisant et résolutif propre à apaiser les douleurs et à faire fondre les tumeurs. Mollenbrock raconte que leur mucilage, additionné d’esprit de vers de terre, soulage les rhumatisants et Gabelchover vit un ulcère de la jambe, ouvert depuis dix ans, céder à des applications de leur décoction.

Au Moyen Age, l’écorce jouit d’une grande faveur auprès de sainte Hildegarde qui en faisait manger la poudre avec du pain aux malades atteints de cardialgie ; elle vantait aussi un anneau d’or muni d’une pierre verte et renfermant de cette écorce et de la toile d’araignée comme un talisman capable de conjurer toutes les pestilences.

Ce n’est qu’à partir de la Renaissance que les fleurs du tilleul prirent place dans la pharmacopée, mais elles n’avaient rien perdu pour attendre, ainsi qu’en témoignent les éloges que leur prodiguèrent les simplicistes d’alors. Matthiole en prône l’usage contre les défaillances du cœur, A. Mizauld prête à leur hydrolat de grandes vertus contre l’épilepsie, et le crédule Paullini affirme qu’il suffit de se coucher à l’ombre du tilleul et d’en respirer les effluves pour se guérir de cette maladie.

Hoffmann recommande l’infusion théiforme des fleurs comme un spécifique de toutes les affections caractérisées par des spasmes douloureux, Boerhaave en fait un excellent remède des convulsions de l’enfance, des vertiges, de l’hypocondrie. II entrait dans la composition de l’aqua epileptica et figurait parmi les 126 substances dont la réunion constituait l’aqua generalis.

Pour terminer l’histoire thérapeutique du tilleul, rappelons que les adeptes de la médecine des signatures, trouvant une analogie frappante entre sa graine attachée sur une bractée par un pédicule allongé et l’embryon rattaché au placenta par le cordon ombilical, la prescrivaient, recueillie en la fête de la décollation de Saint-Jean, aux parturientes et aux nouveaux-nés.

Si toutes les parties du tilleul ont été expérimentées par les médecins, elles ont également servi d’objet aux recherches des chimistes. Pour exemple la vanilline et la tiliadine que Broentigam a extraites de l’écorce ; le miellat ou miellée que renferment les feuilles, substance sucrée qui, selon Maquenne, contient 40 % d’une matière identique à la mélézétose de la manne de Perse ; l’huile volatile qu’on obtient des fleurs en ajoutant du sel de cuisine à leur hydrolat et en agitant ensuite le liquide avec de l’éther ; leur richesse en sels de manganèse ; l’huile dont Mueller a signalé la présence dans les graines, et qui, par son aspect et par sa saveur, peut rivaliser avec la meilleure huile d’olive.

TILLEUL

D’ailleurs, ces découvertes de la chimie n’ont pas empêché que le tilleul n’ait beaucoup perdu de l’aveugle confiance dont l’entouraient nos pères : il est vrai qu’il ne peut, comme on le croyait jadis, guérir ni l’épilepsie, ni l’hystérie et que, dans ces névroses, il fait bien piètre figure à côté des bromures et du gardénal.

En revanche, avance le docteur Henri Leclerc, il possède une propriété relative au traitement de l’artériosclérose. On sait, nous rappelle-t-il alors, que dans cette maladie le médecin n’a pas seulement à combattre la dégénérescence  scléreuse qui aboutit à la perte de l’élasticité des artères et à la diminution de leur calibre : il lui faut encore s’opposer à des altérations du sang caractérisées par la polyglobulie, par l’hyperviscosité et par la plus grande rapidité du temps de coagulation.

Ainsi que me l’ont prouvé de nombreuses observations cliniques secondées par des examens hématologiques, explique encore Leclerc, le tilleul est un des médicaments les plus utiles pour remédier à cette triple dyscrasie sanguine, pour rendre le sang plus fluide, plus ductile, pour prévenir sa stase dans les vaisseaux et la pléthore qui en résulte : mais c’est à la condition de l’employer larga manu et de délaisser l’infusion trop peu active pour de fortes doses d’extrait fluide qu’on prescrira comme dans la formule suivante :

Extrait fluide de tilleul : 50 gr.
Hydrolat de tilleul : 450 gr.
Sirop des 5 racines : 500 gr.
Deux verres à Bordeaux par jour.

Cette indication thérapeutique ne doit pas nous faire oublier les services que peut rendre la classique tisane comme auxiliaire de la médication antispasmodique dans les affections du système nerveux auxquels ne conviendraient pas des drogues d’un héroïsme intempestif : c’est à ce titre qu’elle est universellement mise en usage par toutes les classes de la société : l’élégante mondaine dont une existence aussi vide que bruyante fit les dents crissantes de névrose, l’homme de la campagne qui regagne le soir, courbé par un dur labeur, sa chaumière enfumée, le savant dont les veilles prolongées ont étreint le front d’une couronne migraineuse, tous recourent également à l’infusion parfumée que son arôme doux et gracieux, sa saveur agréable, ses propriétés tempérantes leur font apprécier.

TILLEUL

Beaucoup de nos contemporains ont même pris l’habitude de la substituer au thé et au café, rapporte le Dr Leclerc, qui ajoute avoir souvent entendu soutenir à un vieux confrère, qui avait connu Balzac, ce paradoxe : « A un bon repas sans café, je préférerais une bonne tasse de café sans repas. » Sa surprise et son indignation, conclut Leclerc, ne seraient pas médiocres s’il voyait les gens de ce siècle délaisser la fève d’Arabie au ton chaud et à l’arôme robuste pour le pâle et discret tilleul et, de fait, cette préférence d’une infusion sédative au breuvage le plus stimulant fournirait à un philosophe l’occasion d’argumenter à perte de vue sur la déchéance de nos tempéraments et sur l’irritabilité de nos nerfs.

Les praticiens qui jugeraient cette infusion trop débile ou trop banale auraient la ressource de lui substituer l’hydrolat plus chargé de principes actifs et moins connu des malades. Le Dr Leclerc nous confie que, médecin de l’état-major du général Foch, il avait accoutumé de prescrire aux poilus dont les émotions de la guerre titillaient trop le système nerveux, une potion composée d’hydrolats de tilleul, de fleurs d’oranger et de laitue ; il l’appelait : « les trois hydrolats ». Elle lui valut, un jour, ce compliment d’un brave tringlot : « Vous savez, Monsieur le Major, ils m’ont bien fait dormir, ces trois idiots-là. ».

 D’après « La Revue d’histoire de la pharmacie », paru en 1930

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