Comprendre nos émotions face à la maladie

L’annonce d’une maladie grave provoque une succession d’états émotionnels, défenses psychiques face à la peur de mourir. Les identifier se révèle salvateur.

« Ce n’est pas vrai », « C’est injuste », « C’est ma faute », « Cela devait m’arriver », « Je ne m’en sortirai jamais »… L’annonce d’une maladie grave ou handicapante est un authentique traumatisme psychique. Stupeur, incrédulité jusqu’au déni, mais aussi révolte, marchandage, tristesse et dépression parfois se succèdent dans la confusion. Incontrôlables et chaotiques, ces états émotionnels sont des mécanismes de défense du psychisme face à l’« inimaginé », à la douleur, à la peur de la mort. « Ce sont les mêmes réactions que celles à l’œuvre dans le processus du deuil décrit par la psychiatre Elisabeth Kübler-Ross en 1969, souligne Isabelle Moley-Massol, psychanalyste et psycho-oncologue à l’hôpital Cochin (Paris) et auteure du Malade, la Maladie et les Proches (L’Archipel). Car la maladie oblige aussi au deuil, celui de sa santé et de son identité de bien-portant, des projets de vie et parfois de son avenir. »

rêver

« Mais attention, avertit la spécialiste, ces émotions puissantes ne doivent pas être décryptées comme le “mode d’emploi” d’un parcours psychique obligatoire ou linéaire, comme une série d’étapes qui s’enchaînent chronologiquement. Elles s’enchevêtrent, s’effacent, puis reviennent de façon plus ou moins marquée selon les individus, leur personnalité et le moment où leur vie a basculé. Décrire ces phases permet de mieux appréhender et, surtout, de respecter le vécu psychique du malade. » Le lien d’amour avec lui confère aux proches un rôle essentiel dans l’accompagnement. Mais à cause de ce lien, ils sont eux aussi affectés par les mêmes émotions. Il est difficile, le cheminement de l’esprit blessé en quête de sens.

La sidération

Elle survient dans les instants qui suivent l’annonce. Il s’agit d’un blocage total de l’esprit face à l’intrusion de l’idée de mort. En état de choc, il se déconnecte. Le fonctionnement psychique est suspendu, l’information inouïe n’est pas traitée par les mécanismes cognitifs. Ce moment de stupeur peut ne durer que quelques minutes, il n’en reste que des traces émotionnelles et des sensations éclatées : effroi, chaleur, froid, silence, contractions musculaires ou suées… Ce sont notamment sur ces moments de dépersonnalisation liés aux traumatismes psychiques que travaillent par exemple les thérapeutes spécialistes de l’EMDR.

Le déni

Cette forme d’incrédulité est un mécanisme de protection en bouclier pour dévier la violence du coup. Il fonctionne par clivage : une partie de l’esprit sait, mais l’autre refuse de regarder la réalité en face. Contrairement à la stupeur, il témoigne que l’esprit travaille à « digérer » la nouvelle. Il peut s’agir d’un déni de fond, direct (« Ce n’est pas vrai, pas possible », « Ils se sont trompés »). Ou d’une dénégation indirecte : le malade déplace son anxiété sur ses proches (« Comment vais-je le dire aux enfants, ils vont avoir si peur », « Moi, ça va, mais mon mari, si vous voyiez comme il en souffre ») ; ou sur son travail, les conséquences financières… Il est toujours possible de le rassurer en s’appuyant sur des éléments objectifs (« La Sécurité sociale prendra tout en charge »), mais il est maladroit de vouloir le ramener à ce qui nous semble plus essentiel (« Comment peux-tu penser à ton boulot alors que tu as un cancer, pense plutôt à toi ! »). Car pour lui, l’essentiel, à ce moment-là, c’est justement de ne pas penser à sa maladie.

La culpabilité

Ce sentiment est presque inévitable. Il se présente toujours à un moment ou un autre en réponse à la question du pourquoi : « Pourquoi suis-je malade ? Pourquoi moi ? » La recherche d’une cause, d’une logique s’impose à tous les malades dans leurs tentatives de donner du sens à ce qui leur arrive. Pour pouvoir dire la maladie, il faut réussir à se la raconter, donc trouver rétrospectivement des liens de causalité. Les explications peuvent être très médicales (« J’aurais dû vivre plus sainement, faire plus de sport, me ménager »), et pas forcément fausses d’ailleurs (« J’aurais dû arrêter de fumer »), mais aussi circonstancielles (« Je me suis laissé abattre quand elle m’a quitté »), pour s’inscrire dans l’histoire autant que dans la biologie. Par la culpabilisation, le malade se place au centre de l’événement, c’est une façon de reprendre le contrôle, de chercher une forme de maîtrise sur la maladie. Pour Alain Bouregba, psychanalyste et psychologue conseil auprès de la Ligue contre le cancer, quand le sentiment de culpabilité débouche sur de la dévalorisation personnelle, il devient toxique. Il augmente la souffrance morale et la tentation du renoncement. De la culpabilité à la punition (« Puisque ma maladie est ma faute, que j’en sois puni, et tant pis pour moi »), il peut mener à la dépression.

La révolte

Elle est une extériorisation, une projection du choc. Le malade engage sa quête de sens en dehors de lui ; il veut trouver des causalités extérieures. Il peut s’en prendre à Dieu, même quand il n’y croit pas, quitte d’ailleurs à renforcer ainsi son refus de croire en argumentant qu’un dieu qui a créé la maladie ne peut pas exister. Mais il peut aussi, et l’un n’empêche pas l’autre, s’en prendre à son médecin, à un ancien médicament, à la dégradation de l’environnement. Là non plus, ce n’est pas forcément à tort, il existe effectivement des symptômes que le médecin aurait dû voir, des erreurs médicales, des pollutions toxiques.

Le risque est que la recherche du bouc émissaire amène aussi à se montrer injuste, envers un soignant, un conjoint qui n’aurait pas perçu les premiers signes de la maladie. La colère est cependant une émotion souvent rassurante pour l’entourage, qui peut ainsi se convaincre que la personne est forte, qu’elle a « encore de la ressource », donc qu’elle va mieux se battre, croit-on, contre la maladie. Reste qu’un malade en colère ne souffre pas moins qu’un autre, et il a autant besoin d’être soutenu.

Le combat

Il est une tentative de maîtrise par l’action. Recherches sur Internet, multiplication des consultations et des avis médicaux, le malade veut tout connaître et tout comprendre de ce qui lui arrive. L’activité canalise l’angoisse, un savoir scientifique est opposé à l’irrationalité de la maladie, avec ses hauts et ses bas. Elle est une forme de sublimation, tout comme le fait de chercher une réponse dans la spiritualité, notamment la foi religieuse. Les réponses que se trouvent les malades n’appartiennent qu’à eux et n’ont pas à être discutées par des tiers. Mais là aussi, il ne faut pas croire qu’elles leur épargnent toute angoisse.

Le marchandage

Il consiste à discuter la maladie, à la négocier avec soi-même comme avec les médecins. C’est une façon de faire avec la peur, la douleur physique et morale, ainsi qu’avec les traitements dans tout ce qu’ils peuvent avoir de pénible. Le marchandage permet de nourrir l’espoir et de calmer un peu le tumulte émotionnel.

C’est aussi une tentative de réintroduire du sens et de la maîtrise dans le vécu de la maladie. Mais la stabilité ainsi acquise reste bien fragile, menacée par les rechutes, les poussées douloureuses… Le malade, qui avait négocié plus ou moins consciemment les effets secondaires du traitement en échange de la guérison, n’est jamais loin de la colère ou du désespoir quand la maladie le trahit à nouveau.

paix-fraternite-1

La tristesse

Elle est une compagne habituelle, mais c’est une forme d’acceptation, qui peut également s’assortir de désespoir (« Je vais y passer », « Je n’y arriverai pas »). Quand elle bascule dans un fatalisme, une passivité qui amène le malade à s’immerger ou à se fondre dans la maladie, il y a lieu de craindre la dépression. C’est là que l’entourage, proches et médecins, doit être le plus interventionniste. Le malade dépressif ne doit pas être laissé à cette pathologie supplémentaire. Groupe de parole, thérapie, antidépresseurs s’il le faut, elle doit être prise en charge.

À noter, la dépression due à une maladie grave a ceci de particulier que le malade se convainc qu’il ne pourra plus guérir puisqu’il a perdu le moral. C’est d’ailleurs une des maladresses les plus communes que de dire à une personne malade : « Bats-toi, garde le moral et tu guériras. » Cela revient à le culpabiliser encore plus, en lui attribuant à nouveau une responsabilité dans son état. Or, cette phrase toute faite n’est pas seulement cruelle, elle est aussi fausse. Aucune étude n’a jamais démontré que les malades déprimés avaient moins de chances de guérison que les autres.

Des adresses pour s’entraider

Les associations de patients, toutes maladies confondues, sont environ quatorze mille, et il s’en crée tous les jours. Elles sont recensées sur Internet (annuaire-aas.com).

Vous pouvez partager ce texte à condition d’en respecter l’intégralité et de citer les sources et le site :  https://medecinehistorique.wordpress.com/

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s