La découverte de l’anesthésie

La souffrance a été pour le chirurgien une compagne et une ennemie séculaires. « Tu opèreras dans la douleur« , ce fut pendant des siècles sa malédiction à lui, une malédiction dont il ne pouvait ni s’évader, ni prendre son parti. Car il était plus facile de prêcher l’insensibilité que de la mettre en pratique. Celse dit bien du chirurgien qu’il doit avoir « un cœur inaccessible à la crainte et, dans sa pitié, se proposant avant tout de guérir le malade, loin de se laisser ébranler au point de montrer plus de précipitation que le cas ne l’exige, ou de couper moins qu’il ne faut, il réglera son opération comme si les plaintes du patient n’arrivaient pas jusqu’à lui« .

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Mais peu d’hommes peuvent atteindre ce degré d’insensibilité et nombreux furent les chirurgiens torturés par la douleur qu’ils infligeaient. La douleur a certainement constitué l’un des grands obstacles au développement de la chirurgie. Il y eut certes, au cours d’une longue histoire, des tentatives pour s’en délivrer et des essais furent faits avec les médications végétales dont on disposait alors : le hachisch, l’opium, la jusquiame, la mandragore. Dioscoride, à l’époque de Néron, employait le vin de mandragore. A Salerne, au XIè siècle, on imagina une éponge soporifique imbibée d’opium, de suc de morelle, de jusquiame, de mandragore, de lierre, de ciguë et de laitue.

Ce sont les sucs de ces plantes que, au XVIIè siècle, Bailly, barbier-chirurgien à Troyes, employait, à la grande colère de Guy Patin, pour atténuer la sensibilité de ses patients. Malheureusement la vertu des plantes n’est pas assez forte pour vaincre la douleur du couteau et tous ces essais restèrent sans lendemain. On peut en dire autant du sommeil hypnotique, dérivé de Mesmer, et réalisé pour la première fois par le Comte de Puységur  ; divers essais furent faits dans la première moitié du XIXè siècle pour opérer des malades en état d’hypnose, surtout à Edimbourg ; et la méthode connut même un assez grand succès aux Indes entre 1840 et 1850 entre les mains du chirurgien écossais James Esdaile.

Ce que les plantes n’avaient pas pu faire, la chimie allait l’accorder aux chirurgiens, tout d’abord avec le protoxyde d’azote et l’éther.

Dans les dernières années du XVIIIè siècle, un jeune apprenti pharmacien de seize ans, Humphrey Davy, se passionna pour le protoxyde d’azote, considéré alors comme un gaz fort dangereux. Avec la belle imprudence de la jeunesse, il en prépara dans sa petite chambre, el respira et découvrit ainsi ses propriétés hilarantes. Devenu en 1799 assistant dans l’Institut de Pneumothérapie du docteur Beddoes à Clifton, puis à vingt ans, professeur à l’ »Institut royal pour le développement des sciences naturelles« , il fit largement connaître le protoxyde d’azote, et les grands poètes de l’époque, Coleridge et Wordsworth, en chantèrent les louanges. Mais ce n’était encore que l’air qui procure le plaisir ; Davy avait bien constaté que son inhalation apaise certaines douleurs et il suggéra dans un ouvrage sur les Vapeurs médicinales « qu’il serait sans doute recommandable de l’employer contre les douleurs chirurgicales là où il n’y a pas à redouter une trop grande effusion de sang« . Mais il n’alla pas plus loin.

La même mésaventure attendait le dentiste américain Horace Wells. Ayant assisté en décembre 1844 à une réunion où on inhalait du gaz hilarant, il constaté qu’un des participants s’était fortement blessé à la jambe sans s’en apercevoir. Pensant alors que le protoxyde d’azote entraînait une certaine insensibilité à la douleur, il songea à s’en servir pour l’extraction des dents. Dans une expérience qu’il fit sur lui-même, le 11 décembre 1844, il put se faire arracher une dent sans en ressentir la moindre douleur. Malheureusement les essais ultérieurs qu’il fit en public ne réussirent pas. Ignorant les doses efficaces, la plupart du temps il n’arrivait pas à insensibiliser u bien l’inhalation entraînait des syncopes avec menaces de mort. Découragé par ces premiers échecs, il renonça à ses espérances et il faudra des années pour que le protoxyde d’azote retrouve sa place parmi les anesthésiques. En fait, c’est avec l’éther que furent réalisées les premières anesthésies véritables. Cette découverte aurait pu se faire depuis longtemps, car l’éther est un des plus anciens corps chimiques connus. C’est lui que Raymond Lulle désignait sous le nom de vitriol doux et que Paracelse appela eau blanche, ‘l’ayant obtenu en faisant agir de l’acide sulfurique sur de l’alcool. Paracelse expérimenta sur l’animal son nouveau produit et il dit expressément : « Il possède un goût agréable, les poulets le boivent volontiers et tombent alors dans un sommeil profond dont ils s’éveillent au bout d’un certain temps sans en subir aucun dommage… son emploi est recommandé pour le traitement des maladies douloureuses ». Il faudra trois siècles pour qu’on utilise les propriétés narcotiques du vitriol doux à qui le pharmacien allemand Frobenius donna le nom d’éther en 1729.

La cause était gagnée et l’anesthésie par l’éther se répandit rapidement en Europe, puisque, dès le 21 décembre 1846, la première amputation anglaise sous narcose fut pratiquée à Londres par le chirurgien Robert Liston. En France, Jobert de Lamballe employa l’éther le 22 décembre 1846 et le chirurgien Heyfelder d’Erlangen en Allemagne le 24 janvier 1847. Toutes les oppositions furent balayées par ces résultats, même celle du grand physiologiste Magendie qui aurait dit à l’Académie des Sciences en février 1847 : « Qu’un malade souffre plus ou moins en cours de l’opération, est-ce là une chose qui offre de l’intérêt pour l’Académie« .  Quant à Long, qui avait réellement fait les premières opérations sous anesthésie, il ne voulut plus entendre parler de cette découverte dont il avait manqué la gloire et il vieillit en remâchant ses regrets.

Un jour, il accepta par humanité de donner de l’éther à la femme d’un paysan du voisinage dont l’accouchement était terriblement douloureux. Mais à peine lui avait-il mis sous le nez un mouchoir imbibé d’éther qu’il fut terrassé par une syncope mortelle. Devant ces tragiques destins, les Anciens eussent évoqué Némésis, vengeresse des Dieux contre les hommes téméraires qui avaient chassé la douleur. Le plus difficile était de faire accepter l’idée même de la douleur opératoire supprimée. Mais ensuite, rien ne s’opposa à de nouveaux progrès, et au bout d’un an, le chloroforme entra à son tour dans l’histoire de l’anesthésie. Le chloroforme avait été découvert en 1831, presque simultanément par Samuel Guthrie, chirurgien de l’armée américaine, par François Soubeyran en France et par le grand chimiste allemand Liebig. Sa formule avait été établie en 1834 par J.B Dumas qui lui donna son nom.

Dans les années qui suivirent, l’éther et le chloroforme, qui avaient chacun leurs dangers, se disputèrent la faveur des chirurgiens avec des succès alternés. Le protoxyde d’azote, délaissé après les échecs de Wells, fut remis en honneur d’abord par les dentistes puis en chirurgie générale, lorsque Paul Bert eut montré en 1876 que l’addition d’oxygène lui donnai tune plus grande sécurité. L’anesthésie locale a un parrain inattendu, Sigmund Freud, le fondateur de la psychanalyse. La cocaïne avait été isolée des feuilles du coca par le chimiste allemand Niemann en, 1859 ; Fred étudia cet alcaloïde en 1884 et constata sur lui-même son action paralysante du système nerveux périphérique. Mais, distrait de son travail par le désir d’aller retrouver sa fiancée, il laissa à son ami l’ophtalmologiste Koller, la gloire de découvrir l’anesthésie locale, démontrée d’abord au niveau de la cornée au Congrès d’ophtalmologie de Heidelberg le 15 septembre 1884. A côté de cette anesthésie de contact, l’anesthésie par injection fut étudiée peu après par Wolfer, Halsted et surtout par Paul Reclus.

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Toutes ces méthodes anesthésiques ont été constamment améliorées. Au début du XIVè siècle la compresse imbibée de chloroforme était encore souvent confiée à un jeune étudiant, tremblant devant sa responsabilité. Depuis lors, l’anesthésie a perdu son aspect empirique ; des appareils toujours perfectionnés dérivant des premiers masques de Snow permettent de la régler scientifiquement ; les anesthésiques se sont multipliés et perfectionnés ; le malade est maintenant préparé avec soin ; enfin l’anesthésie est devenue une discipline spéciale et, de plus en plus les opérés sont endormis par des spécialistes bien instruits de la technique et des dangers de leur art. L’Angleterre a ici ouvert la voie et la première Société d’Anesthésie, imitée depuis dans tous les pays, a été fondée à Londres en 1893. Grâce à tous ces progrès, la mortalité par narcose a pratiquement disparu. Au début, le chirurgien, délivré de la douleur, gardait l’anxiété de la syncope anesthésique mortelle. Aujourd’hui, ce risque est tout à fait négligeable et il n’y a plus de rançon à payer pour la suppression de la souffrance.

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