L’évolution de la chirurgie

Si la chirurgie ne s’est pas développée plus rapidement que la médecine c’est qu’elle n’est que partiellement une activité manuelle. Bien entendu, l’habileté opératoire est nécessaire au chirurgien ; mais lorsqu’on brise, même temporairement, l‘intégrité d’un mécanisme aussi délicat que l’organisme humain, il faut connaitre avec précision le fonctionnement de cet organisme, ses besoins et ses souffrances pour être en mesure de satisfaire aux uns et d’atténuer les autres. En fait, les progrès de la chirurgie n’ont été possibles que grâce à trois grandes découvertes successives ; l’anesthésie, l’asepsie et le mécanisme des chocs. S’il ne s’était agir que d’adresse manuelle, les anciens chirurgiens auraient vite valu les nôtres. Partout en effet où l’on n’avait pas trop à compter avec la douleur, partout où l’infection était peu à redouter, on trouve, dans l’Antiquité, des traces d’une chirurgie effective.

chirurgie

La connaissance de cette ancienne chirurgie ne commence guère qu’avec l’époque hippocratique. En Egypte et chez les Grecs primitifs, les quelques indications tirées des papyrus qui restent ou des chants homériques apprennent seulement qu’on s’efforçait de panser les plaies et d’arrêter les hémorragies. Par contre, les livres réunis sous le nom d’Hippocrate contiennent déjà un véritable corps de doctrines chirurgicales.

Comme il était facile de le prévoir, c’est surtout aux conséquences des traumatismes accidentels ou des traumatismes de guerres qu’est consacrée cette première chirurgie. Il s’agissait là en effet de lésions apparentes et qu’on pouvait améliorer ou guéri par des manœuvres relativement simples. En fait, ce sont les fractures et les luxations qui fournirent à la chirurgie ses premiers titres de noblesse. Les deux traités que leur consacré Hippocrate sont une des parties les plus solides de son œuvre. On y voit que, dès cette époque, on savait réduire de nombreuses luxations, notamment celles de l’épaule et du coude et par des procédés dont l’usage n’a pas encore tout à fait disparu. De même, on réduisait les fractures en pratiquant des manœuvres d’extension continue qui n’ont pas tellement été améliorées.

On connaissait également les fractures du crâne et l’on avait remarqué qu’elles étaient suivies de convulsions dans les membres du côté opposé ; la simple observation avait fourni la première notion de l’entrecroisement des voies nerveuses. On savait qu’il en résultait souvent des collections sous-crâniennes qu’il fallait évacuer. Hippocrate s’accusa d’avoir attendu quinze jours pour trépaner Autonomos blessé d’une pierre à la tête, si bien que le malade mourut le lendemain.  Il semble même que les auteurs de la collection hippocratique aient eu une notion de l’hydrocéphalie et de la trépanation décompressive. Ainsi la trépanation, loin d’être une acquisition moderne, est-elle une des plus anciennes pratiques chirurgicales. Le trépan lui-même paraît dériver des outils des charpentiers et, dans l’Odyssée, un trupanion sert à la construction du radeau d’Ulysse.

S’il faut admirer la précision de l’examen clinique et l’ingéniosité des méthodes de traitement, on doit voir également que, faute de connaissances anatomiques et physiologiques, cette première chirurgie trouvait assez vite ses limites. Les luxations étaient souvent confondues avec des fractures, des déviations congénitales ou certaines maladies des os, et les manipulations d’un mal de Pott considéré comme la luxation d’une vertèbre ne pouvaient avoir que de bien fâcheux résultats. Quant aux fractures ouvertes, leur traitement dépassait presque toujours les connaissances des praticiens de l’époque.  Il n’existait bien entendu aucune ébauche de chirurgie viscérale. On incisait les abcès et on pratiquait l’évacuation des pleurésies purulentes (empyème) ; le traitement des fistules anales et des hémorroïdes est longuement étudié par Hippocrate et ses continuateurs ; et l’on savait enlever les tumeurs superficielles. Mais les amputations n’étaient pas encore pratiquées, ni la ligature des vaisseaux ; les hémorragies n’étaient traitées que par la compression sur la charpie ou des éponges qu’on imbibait volontiers de vinaigre.

Il faudra attendre le De re medica de Celse pour retrouver un exposé des connaissances chirurgicales. On peut ainsi mesurer les progrès accomplis au début de l’ère chrétienne

Entre Hippocrate et Celse, les connaissances anatomiques s’étaient notablement précisées, grâce surtout à l’école d’Alexandrie où des hommes comme Hérophile et Erasistrate avaient pu pratiquer des dissections sur l’homme et posé ainsi les premières bases d’une anatomie et même d’une physiologie concrètes. Forts de ces connaissances, les chirurgiens se sont enhardis. Ils ont appris à ligaturer les vaisseaux, soit avec du fil de lin, soit avec du fil de boyau, précurseur de notre catgut actuel. Cela leur permit de pratiquer des amputations avec, naturellement, tous les risques que comporta cette intervention jusqu’à Lister.

Les Anciens firent probablement des essais encore assez primitifs de prothèses. Hérodote raconte l’histoire d’un blessé de guerre qui put marcher grâce à un pied de bois. Et on a trouvé à Capoue une véritable jambe artificielle datant du IIIè siècle de notre ère. La décadence romaine ne se fit pas brusquement. Il fallut plusieurs siècles aux maîtres du monde pour descendre la pente fatale qui les conduisit aux invasions, à la dislocation intérieure de l’empire et à la disparition de la civilisation romaine. Ces temps troublés ne furent pas favorables au travail de la pensée et, après les Antonins, on voit d’une façon générale cesser les progrès de la chirurgie comme ceux de la médecine. Mais ce qui était acquis ne disparut pas tout d’un coup. Oribase au IVè siècle, Aétius au VIè, Paul d’Egine au VIIè, ont fait savoir que la chirurgie était encore pratiquée de leur temps à l’imitation des époques glorieuses de leur patrie. Quand l’Empire romain finit d’agoniser, on sait que la culture gréco-latine fut recueillie, au moins pour une part, par les Arabes. La chirurgie en a toutefois moins profité que la médecine, car la pratique manuelle exige une plus longue tradition, une plus longue expérience transmise de génération en génération.

médecine

En outre, on voit apparaître chez les Arabes ce mépris de la chirurgie considérée comme un art inférieur, et dont la médecine occidentale aura si longtemps à souffrir. Les Arabes savent mal se servir des instruments tranchants et comme, par ailleurs, ils craignent, pour des motifs religieux, de verser le sang, le véritable acte opératoire recule au profit des cautérisations par le feu, pratique brutale et aveugle que le Moyen Age n’imitera que trop longtemps. Il existe pourtant un important traité de chirurgie Arabe, celui d’Abulcasis qui travaillait en Espagne au milieu du Xè siècle, et où l’on trouve, pour la première fois, des figures d’instruments et d’appareils.

A la fin du XVIè siècle, les principes d’une saine chirurgie sont ainsi posés. Mais, faute de pouvoir supprimer la douleur et l’infection, ses progrès, pendant trois siècles, seront extrêmement lents.

Plus les chirurgiens se montraient hardis, plus grands devenaient les dangers provenant de leur méconnaissance de l’infection. Et le traitement des plaies opératoires par des pommades et des cataplasmes, que recommandait Dupuytren sous l’influence des théories de Broussais, ne pouvait qu’augmenter ces dangers. En fait, et si paradoxal que cela parût alors, des connaissances plus précises, des techniques mieux réglées, une habileté manuelle plus grande, tout cela aboutissait à une mortalité opératoire comme on n’en avait encore jamais vu. La chirurgie risquait donc de se trouver dans une impasse sans les grandes découvertes qui allaient marquer le début de la seconde moitié du siècle.

Travaux de recherche de Francesca http://devantsoi.forumgratuit.org/

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