La thérapeutique du 19ème Siècle

 

L’étonnant développement de la thérapeutique moderne est venu comme la récompense du long effort par lequel, depuis le début du XIXè siècle, la médecine est définitivement entrée dans la grande voie scientifique. Il en est aussi le couronnement car le traitement efficace des maladies suppose tout un travail préalable, progressivement accompli depuis cent cinquante ans. L’identification des diverses entités morbides est le premier de ces préalables ; tant que des maladies différentes sont confondues sous une même dénomination, il est impossible d’apprécier correctement les effets d’un traitement et l’observation thérapeutique, cet élément essentiel de connaissance, est vicié à sa base.   Le deuxième préalable est la connaissance des causes des maladies ainsi individualisées. Tant qu’on ne connaît pas ces causes, on ne peut que s’attaquer aux symptômes morbides.

Cette thérapeutique symptomatique a été seule possible jusqu’à une époque très proche de nous. Il ne faut pas la mépriser ; d’abord parce qu’il n’est pas inutile de soulager une souffrance et ensuite parce que, dans certains cas, la suppression de cette souffrance peut aider l’organisme à retrouver l’équilibre vers lequel il s’efforce spontanément. Mais, malgré tout, c’est seulement du traitement qui s’attaque à la cause – ce qu’on appelle le traitement étiologique – qu’on peut attendre une véritable efficacité. Les progrès de la thérapeutique au cours du XIXè siècle peuvent être exposés sous trois rubriques essentielles.

En premier lieu le XIXè siècle a codifié et expliqué l’action médicinale des plantes. En deuxième lieu il a développé une thérapeutique chimique à peu près inexistante avant lui. En troisième lieu enfin il a créé une thérapeutique biologique.

LA THERAPEUTIQUE VEGETALE

therapeutique

Le progrès essentiel a consisté ici à isoler à l’état de pureté les principes actifs des différentes plantes, en attendant de pouvoir, dans un stade ultérieur, les fabriquer synthétiquement. Ce grand travail s’est surtout effectué pendant le premier tiers du 19è siècle ; il a coïncidé avec les débuts de la chimie. La première conquête faite dans ce domaine est celle de la morphine, signalée par Derosne dès 1803 et isolée de l’opium par le chimiste allemand Serturner en 1806. La découverte la plus connue en France est celle de la quinine que deux pharmaciens, Pelletier et Caventous, isolèrent du quinquina en 1820 ; mais la priorité française en cette matière appartient à Pelletier et Magendie qui en 1817 découvrirent l’émétine, principe actif de l’ipéca. Pelletier et Caventou avaient également isolé de la noix vomique la strychnine en 1818. En 1819, Runge avait découvert la caféine.

Une deuxième étape s’accomplit en Allemagne autour de l’année 1833. A cette époque l’atropine – alcaloïde de la Belladone – est isolé par Mein, Geiger et Hesse ; l’aconitine par Hesse, la colchicine par Hesse et Geiger. L’oeuvre s’achève, du moins pour les espèces les plus importantes, avec la découverte de la théobromine que Woskresenski isole des semences du cacao en 1842 et avec l’isolement de la digitaline par Nativelle en 1868. Il faudra attendre jusqu’en 1888 pour que Arnaud extraie l’ouabaïne d’une liane des pays chauds, le strophantus grata, achevant ainsi de doter la thérapeutique cardiaque de ses armes les plus essentielles. Bien entendu, de très nombreux autres corps actifs ont été, au cours de ce siècle, isolés sous forme d’entités chimiques bien caractérisées. L’homme reste ainsi, pour sa santé, tributaire des plantes bienfaisantes et n’a pas, sur ce terrain, rompu le lien qui le rattache à ses frères primitifs. Il emploie toutefois de moins en moins ces plantes en nature. La quinine a vite supplanté les anciennes préparations d’écorce de quinquina ; les teintures de feuilles de digitale ont cédé la place à la digitaline ; la morphine à fait oublier le vieil opium officinal et la strychnine a détrôné la noix vomique.

Le 19ème siècle n’a pour ainsi dire pas introduit de plantes nouvelles dans la thérapeutique. Si l’on s’en tient aux médications importantes, on ne peut guère citer que le strophantus, que certaines tribus sauvages du Gabon utilisaient pour empoisonner leurs flèches. Le strophantus fut étudié expérimentalement en 1865 par Vulpian et Pélikan, et en 1869, Frazer en retirait un premier alcaloïde, la strophantine, d’un emploi clinique difficile et que devait remplacer l’ouabaïne isolée par Arnaud. Ce n’est guère que depuis les années 1980 que le strophantus a pris place officiellement dans la thérapeutique cardiaque, le dernier mais non le moindre.  Ainsi la croyance presque instinctive des hommes dans la vertu des plantes leur a fait tout d’abord employer presque tout ce qu’ils connaissaient du règne végétal, mais d’une façon purement empirique et sans moyens sérieux de jugement. Le tri qui s’imposait commença après la Renaissance. Mais c’est le 19è siècle qui a définitivement séparé le bon grain de l’ivraie et, en même temps, fixé les modes d’action de ces drogues et leur application aux diverses maladies, établi des doses et les procédés d’administration. C’est là en grande œuvre qui se poursuit.

LA THERAPEUTIQUE CHIMIQUE

chimie

L’Antiquité a ignoré la chimie. On savait alors reconnaitre un certain nombre de corps simples, notamment l’or, l’argent, le fer, l’étain, le plomb, le mercure, le soufre. Ceux qu’on employait en thérapeutique comme le soufre ou le mercure étaient réservés à l’usage externe. Il en était de même pour certains produits composés fournis abondamment par la nature comme l’alun qu’on utilisait pour arrêter les hémorragies, le sulfure d’antimoine qui servait à traiter parfois les plaies, le sulfure d’arsenic ou sandaraque dont on utilisait les vertus épilatoires. Tout cela, comme on voit, n’allait pas bien loin.

La chimie est née d’une intuition bien remarquable ; bien avant toute connaissance précise, les hommes, dans le sentiment instinctif de l’unité de la nature, n’ont pas établi de barrière infranchissable entre les diverses espèces minérales que leur présentait la terre, ils ont cru, au contraire, à une transmutation possible des unes dans les autres et par suite à la possibilité d’obtenir des métaux précieux, à partir de substances vulgaires et de peu de valeur. Le désir de faire de l’or a travaillé le cerveau des hommes à partir de la décadence romaine, vers le IVè siècle et cette première alchimie n’est peut-être qu’une résurgence de très anciens mystères orientaux auxquels le rationalisme gréco-romain avait barré la route. Ces IIIè et IVè siècles ont d’ailleurs vu fleurir bien d’autres mythes venus de l’Orient et dont le culte de Mithra est l’un des plus connus. Si absurde qu’elle puisse paraître aujourd’hui, l’alchimie a eu le grand mérite de pousser ses adeptes à des manipulations qui sont tout de même une préfiguration de la chimie véritable. Un homme comme l’Arabe Geber, le premier grand alchimiste, qui vivait à Séville au IXè siècle, partait de prémisses évidemment fausses puisque, pour lui, tous les métaux étaient composés de proportions variables de soufre, mercure et arsenic. Mais à travers cette théorie erronée – qui régna pendant une grande partie du Moyen Age – Gever créa les premières techniques chimiques ; il utilisa des fourneaux, des cornues, et le bain-marie, dont le nom rappelle une alchimiste du IVè siècle, Marie-la -Juive, qui s’en servait déjà…. Bien que Berthot attribue à un alchimiste du Moyen Age – Geber connut la filtration, la distillation, la cristallisation des solutions ; il semble avoir préparé l’acide sulfurique et l’acide nitrique, le nitrate d’argent et le sublimé corrosif ; il sut oxyder les métaux et les amalgamer avec le mercure.

Toutes ces idées avaient devant elles un grand avenir. Mais sous leur première forme, elles échouèrent. Il y avait à cela plusieurs raisons. D’abord cette première chimie médicale sortait de l’alchimie, et les alchimistes avaient mauvaise réputation. Il y a  dans une chapelle de Santa Maria  Novella à Florence, une grande fresque qui représente l’Enfer ; les alchimistes y sont en bonne place à côté des hypocrites et des faux monnayeurs, le parrainage de Geber et de Paracelse n’était donc pas un facteur de succès. En second lieu cette thérapeutique chimique, juste dans son principe était faussée dans ses applications par l’ignorance et les excès des novateurs. Il ne pouvait d’ailleurs gère en être autrement à une époque où aucune étude expérimentale des médicaments n’était envisagée.

En fait, il n’y a pratiquement pas de thérapeutique chimique, en dehors du mercure, aux XVIIè et XVIIIè siècles. A la fin du XVIIIè siècle, un homme aussi remarquable à certains points de vue que Bordeu disait encore : « Nous n’avons que faire de la chimie en médecine ». Pendant ce temps, des hommes comme Glauber et Robert Boyle ouvraient les voies à la chimie scientifique à qui Lavoisier et Priestley donneront son premier grand essor. On ne se trouvait pas ici devant les mêmes problèmes que pour la thérapeutique végétale ; il n’y avait pas de tri à faire puisqu’on partait de zéro. Le choix s’est fait sur des bases immédiatement solides ; aussi tous ces médicaments chimiques ont-ils subi avec succès l’épreuve du temps et conservé toute leur valeur malgré les progrès accomplis depuis un siècle et demi. Comme cela a été fait pour les plantes on donnera ici quelques indications sur la naissance des principales médications chimiques.

LE MERCURE ET L’ANTIMOINE : Leur histoire a été racontée dans le chapitre PHARMACOPEE ICI EXACTEMENT : https://medecinehistorique.wordpress.com/2016/12/27/574/

 brome

En ce qui concerne le mercure, le 19ème siècle en a bien codifié l’emploi : il l’a utilisé également sous des formes inconnues des époques antérieures ; la principale acquisition, dans ce domaine, a été celle du cyanure de mercure qui, employé en injections intraveineuses, a longtemps constitué le remède le plus actif contre les accidents graves de la syphilis.

L’IODE : Les anciens médecins utilisaient l’iode sans le savoir ; ils se servaient en effet – et notamment contre les goitres – d’éponges brûlées ou d’une plante qui pousse sur les rivages et qu’on a appelée aethiops végétal ou chêne marin. Lorsque Courtois eut en 1811, isolé l’iode dans les eaux mères des varechs, un médecin de Genève, Coindet, pensa que l’iode pouvait bien être l’élément actif des vieilles thérapeutiques par l’éponge ou l’aethiops. L’iodure de potassium devint un élément important du traitement de la syphilis depuis que Wallace en recommanda l’emploi en 1836 et que Ricord le vulgarisa dans les années suivantes. Au 19ème, l’iode fut surtout utilisée dans les affections ganglionnaires et l’artériosclérose  sa principale indication aujourd’hui dans le traitement du goitre exophtalmique.

LE BROME : Le brome a été isolé des eaux mères des marais salants par Balard en 1826. On essaya d’abord, mais sans succès, d’utiliser le brome et le bromure de potassium dans les mêmes affections que l’iode et les iodures. C’est seulement en 1850 que leur action sédative fut reconnue ; et en 1851, Locock fixa l’indication essentielle des bromures qui est le traitement de l’épilepsie.

LE BISMUTH a été employé pour la première fois en 1788 par Odier, le médecin genevois déjà cité sur ce blog. Il l’utilisait à très petites doses contre les douleurs gastriques. Plus tard, notamment sous l’action de Trousseau et de Récamier, c’est son pouvoir anti-diarrhéique qui a été reconnu. Aujourd’hui cette indication est devenue relativement secondaire et on emploi surtout le bismuth pour son action sédative sur les muqueuses gastriques et intestinales, rejoignant ainsi les premiers travaux d’Odier.

L’ARSENIC : ils l’employaient surtout à l’extérieur comme caustique, parasiticide ou dépilatoire et Coelius Aurélianus le faisait prendre en lavements contre les vers intestinaux. Dans les affections pulmonaires on l’utilisait en fumigations et parfois en potions. Ces diverses pratiques, reprises par les Arabes, tombèrent en désuétude au Moyen Age, où l’on semble avoir surtout été frappé par l’action toxique des produits arsenicaux, en particulier celle de l’acide arsénieux qu’on appelait alors l’arsenic sublimé. De tout cela, l’arsenic a surtout conservé son action tonique générale qui en fait un médicament précieux. Et il a connu une nouvelle fortune au début du 20ème siècle avec le traitement de la syphilis par les arsénobenzènes.

LE FER : L’abondance des minerais de fer a donné aux hommes la connaissance de ce métal depuis la préhistoire. Peut-être parce qu’il servait à fabriquer des armes, le fer a été très vite associé à des idées de force et de virilité. On le verra d’ailleurs consacré au dieu de la guerre, comme en témoigne encore l’expression de médication martiale qui a été longtemps employée pour désigner les traitements ferrugineux. Il est probable que ces notions ont conduit à essayer l’action du fer contre certaines déficiences organiques. La légende raconte que Mélampe d’Argos rendit à Iphalios sa virilité en lui faisant absorber de la rouille de fer ; et l’eau rouillée paraît avoir été employée par la médecine gréco-romaine. Mais ce ne fut jamais un usage courant et Celse cite seulement la limaille d’airain et la pierre hématite comme détersifs au milieu d’une longue énumération. L’emploi du fer comme une des grandes médications des états anémiques n’a été possible que du jour où l’on a constaté la présence du fer dans le sang.

LE PHOSPHORE : L’emploi thérapeutique de l’acide phosphorique et de ses sels est assez récent. La connaissance du phosphore ne date que du XVIIè siècle. A cette époque, il fut extrait des urines en 1667 par Brandt qui pratiquait l’alchimie à Hambourg. Ces recherches furent reprises à la fin du siècle d’une façon plus scientifique par Boyle, un des précurseurs de la chimie moderne, qui extrayait toujours le phosphore de l’urine ; c’est seulement à la fin du XVIIIè siècle, après que Gahn eut montré la présence du phosphore dans les os, que Scheele obtint le phosphore à partir de la substance osseuse. On a appris à bien connaître les rapports pondéraux qui lient le phosphore au calcium dans la substance osseuse. On sait aussi que le phosphore joue un rôle essentiel dans diverses réactions diastasiques et que son intervention est indispensable pour assurer le métabolisme des sucres.

LA THERAPEUTIQUE BIOLOGIQUE

pharmacopee

La découverte d’une thérapeutique biologique est un des grands titres de gloire du XIXème siècle. Les médecins ont travaillé ici sur une matière toute neuve pour laquelle, la vaccination jennérienne mise à part, il n’existait aucun précédent. C’est donc là une véritable création, rendue possible par deux découvertes capitales : l’atténuation de la virulence microbienne et la transmissibilité de l’immunité acquise. En un sens, la variolisation peut être considérée comme un essai de thérapeutique biologique. Mais la variolisation risquait d’entraîner des catastrophes parce que les inoculateurs n’étaient pas maîtres de la virulence du virus. Pour vacciner sans danger, il faut que le médecin puisse, à sa volonté, atténuer la virulence microbienne jusqu’à la rendre inoffensive tout en maintenant à ces microbes dégradés leur pouvoir de conférer l’immunité. Pour envisager ce programme il fallait une vaste imagination créatrice ; il fallait pour le réaliser, une grande habileté technique. Il n’est donc pas étonnant que cela ait été l’œuvre de Pasteur. On a, dans le chapitre précédent, quitté Pasteur en 1880 au moment où, après de durs combats, il avait définitivement établi l’origine microbienne de diverses maladies de l’homme et des animaux.

A l’origine de cette nouvelle et grandiose étape, il n’y a pas une théorie pré-établie, mais seulement une observation fournie par le hasard ; seulement, savoir utiliser le hasard est le privilège des très grands esprits. Cette histoire a été bien souvent contée. Une culture du microbe du choléra des poules avait été délaissée pendant les vacances, les élèves ayant négligé de la repiquer Pour l’entretenir et Pasteur constate, à son retour, que l’injection de cette culture ne tue plus les animaux. A quelques temps de là, injectant de nombreux animaux avec des cultures fraîches, il remarque que les animaux neufs succombent, tandis que les animaux inoculés antérieurement avec la culture des vacances ne meurent point. Pasteur comprend immédiatement la portée de ce fait et les immenses conséquences qu’on doit en tirer ; il voit également que le phénomène qu’il vient d’observer s’apparente étroitement à la découverte de Jenner, qu’il s’agit là d’un phénomène général pour lequel, en raison de ce fait, il conserve le nom de vaccination malgré ce que peut avoir de hardi cette extension aux Gallinacés d’un terme venu d’une maladie de la vache….

Travaux de recherche de Francesca http://devantsoi.forumgratuit.org/

sur le Blog   https://medecinehistorique.wordpress.com/

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