La Thérapeutique avant la Médecine

La médecine a pour but de guérir. On paraît énoncer là un truisme. Et pourtant, s’il y a eu depuis les temps les plus reculés de l’humanité, des médecins pour soigner les malades, il y en a eu bien peu pour les guérir. Et souvent les remèdes faisaient plus de mal que de bien : tel malade qui eût guéri spontanément paya parfois de son existence les ignorances de la thérapeutique. Cet état de choses s’est prolongé jusqu’à une époque très proche. On prête à Hutinel, le grand pédiatre de la fin du XIXè siècle, cette boutade :

« Lorsque j’arriverai devant le Seigneur, portant dans ma main droite le bien et dans ma main gauche le mal que j’aurai fait avec mes remèdes, je ne sais trop de quel côté penchera la balance« .

pierre-de-la-folie

Il ne faut naturellement voir là qu’une boutade ; mais il est certain qu’il y a une cinquantaine d’années notre thérapeutique était encore bien pauvre et parfois hasardeuse. L’art de guérir n’a pu se développer qu’après l’individualisation des maladies et la détermination de leurs causes. Cette double tâche commencée au début du XIXè siècle, serait-elle proche de son achèvement…. De ce fait le XXè siècle a pu réaliser une véritable révolution dans les méthodes thérapeutiques, révolution dont les résultats sont déjà avancés et dont les résultats futurs feront peut-être l’admiration des générations successives, ou bien encore polémique.

Au début de l’histoire humaine, l’art de guérir s’est alimenté à plusieurs sources. D’abord en connaissance empirique et quasi instinctive des vertus de certaines plantes, très proche de l’instinct qui porte les animaux à choisir les herbes subtiles et à éviter celles qui pourraient nuire, constitua une première étape.  Très vite l’homme voulut surajouter à cette connaissance presque animale une connaissance raisonnable et tenta d’appliquer au traitement des maladies cette faculté de comprendre et de réfléchir, à lui seul accordée par la nature. Mais à l’aube de la connaissance, quand l’univers n’était qu’un immense mystère, le cerveau de l’homme était plus faillible que ses sens. Et tout ce qu’il imagina au-delà de l’usage des plantes, nous paraît souvent ridicule, presque toujours inefficace et parfois dangereux.

LA MAGIE ET LA THERAPEUTIQUE

Il en est ainsi des pratiques magiques. Chez l’homme primitif, comme encore dans certaines peuplades, l’homme conscient de son impuissance appelle à son secours les grands êtres mystérieux dont il se sent vaguement entouré. Il le fait par l’intermédiaire des prêtres ou de sorciers et à l’aide d’un rituel auquel il finit par attacher autant d’importance qu’aux médicaments eux-mêmes. La première médecine fut ainsi toute théocratique et la thérapeutique s’encombra de formules et de pratiques n’attirant plus guère aujourd’hui que le rire, mais auxquelles nos lointains ancêtres ont longtemps attribué une réelle vertu incantatoire.  L’ancienne Egypte en offre les exemples les plus nets. Les quelques papyrus auxquels nous devons notre connaissance de la médecine égyptienne fourmillent de formules qu’il faut réciter en même temps qu’on prend un remède et sans lesquelles la guérison risque de n’être pas obtenue. L’une d’elle, qui accompagnait la prise d’une potion, commençait ainsi :

remede

« Allez remèdes ! Allez et chassez ce qui est dans mon cœur et dans mes membres ». Il fallait également se soumettre à certaines règles pour la cueillette des plantes, la préparation des médicaments, la prise des remèdes par les malades. Ces pratiques se sont peu à peu atténuées et la grande école hippocratique n’y eut guère recours. Mais lorsque la civilisation chancela, au déclin de l’Empire romain ou aux sombres époques du Moyen Age, on retrouve cette contamination de la thérapeutique par la magie. Il y a probablement aussi une influence magique, plus ou moins cachée, dans l’emploi des nombreuses substances imprévues et souvent répugnantes qui firent partie de la PHARMACOPEE de nos aïeux.  Ce n’est certainement pas l’instinct, ni l’expérience qui firent employer par exemples chez les épileptiques, la cervelle de chameau, les excréments de crocodile ou les testicules de sanglier. Les parties génitales, les produits de l’intestin et de la vessie jouent un rôle dans les sorcelleries primitives. Montaigne ne s’y est pas trompé, qui à propos des crottes de rat prescrites contre les coliques néphrétiques, disait que ces remèdes avaient plus le visage d’enchantement magicien que de science véritable.

Dans d’autres cas, ce sont des rapprochements plus ou moins fortuits entre certaines substances et les signes de la maladie qui déterminèrent l’emploi thérapeutique. L’usage des excréments de chauves-souris contre la cécité vient probablement du fait que ces animaux passaient pour voir la nuit. Et l’on trouve dans un papyrus égyptien à propos des lésions utérines, cette curieuse recommandation qui semble présager le traitement par les semblables : « Tu diras : quelle odeur fleures-tu ? Si elle te répond : je fleur la chaire brûlée… fumige-là avec toute sorte de chair brûlée, précisément ce qu’elle fleure« .

plantes

En dehors de l’usage des plantes et des pratiques plus ou moins empreintes de magie, les antiques modes de traitement revêtirent une troisième forme qu’on pourrait appeler la thérapeutique expulsive. Ici encore, on n’est pas bien loin de la sorcellerie. Dans toutes les civilisations primitives on retrouve la notion de « possession » par des êtres malfaisants qu’un des rôles des sorciers est justement d’expulser. On sait combien cette conception est restée tenace sur le plan spirituel et que les pratiques d’exorcisme se sont prolongées assez avant dans la civilisation occidentale. Il est probable que la maladie a d’abord été considérée comme une possession et que la théorie des « humeurs peccantes » est l’évolution pseudo-scientifique d’anciennes notions où le malade était possédé par quelque démon nuisible. Quelle que soit l’origine de ces conceptions, elles conduisaient logiquement à provoquer l’évacuation du principe malin, et lorsque les médecins succédèrent aux prêtres et aux sorciers, ils cherchèrent à donner au mal une issue matérielle et imaginèrent les grandes méthodes évacuantes qui ont si longtemps dominé la thérapeutique : la saignée, le lavement et la purge.

Les trois grandes méthodes de traitement ne se sont pas développées parallèlement au cours des temps. D’une façon générale la médecine magique régressa peu à peu devant les progrès de l’observation et le développement de l’esprit scientifique. Elle ne joua pas de rôle dans la tradition hippocratique ni dans la médecine romaine qui en dérive. Si Hippocrate recommande de traiter les maladies par leurs contraires, c’est là une conception positive qui peut être fausse, amis dont toute préoccupation superstitieuse est absente. Et plus tard, les thérapeutes dont les ouvrages ont été transmis, Asclépiade, Celse ou Galien, ne font allusion ni aux remèdes saugrenus, ni aux formules incantatoires, ni aux vertus que pouvaient donner aux plantes la façon de les récolter ou les conditions astrologiques de leur cueillette. On était alors bien loin encore de la médecine scientifique, mais du moins, sur le chemin qui pouvait y conduire.

Les invasions barbares ramenèrent la civilisation au niveau de ses premières origines et firent refleurir les vieilles pratiques primitives. Mais à partir de la fin du Moyen Age, et surtout depuis la Renaissance, le contact reprit avec la médecine hellénique et romaine et les éléments magiques disparurent peu à peu des doctrines médicales. Une de leurs dernières manifestations est l’emploi de l’urine de vache, dérivée des superstitions hindoues, et qui, sous le nom d’eau des mille fleurs, fit partie de la pharmacopée jusque vers le milieu du XVIIIè siècle.

La croyance aux remèdes magiques persista dans de nombreux esprits et, dans ce domaine, l’extravagance est un élément de la réussite. Dans certaines régions de l’Europe on récite parfois encore des formules pour donner plus de force aux médicaments. Et si les herbes de la Saint-Jean (mettre lien) ont une réputation légendaire, c’est qu’on a longtemps attribué une vertu particulière aux plantes cueillies la nuit de la Saint-Jean, surtout après une abondante rosée. Ce courant souterrain fut marqué par de nombreuses résurgences et maintenant encore le nombre des guérisseurs de toute espèce est aussi grand que celui des médecins. Car le progrès scientifique n’emporte pas l’adhésion de tous les cœurs et l’irrationnel conservera longtemps encore son prestige.

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