La vie des Médecins de campagne

 

S’intéressant au début du XXe siècle sur les conditions d’exercice des médecins de campagne, un chroniqueur observe combien la profession a considérablement évolué, exhumant un « code de bonne conduite et de bonne tenue » du docteur du Moyen Age, et déplorant l’attirance qu’éprouvent ceux de son époque pour les villes au détriment d’endroits moins populeux

Dès le début de son roman le Médecin de campagne, Balzac, en deux traits de plume, trace la physionomie de son héros. Au commandant Genestas, qui l’interroge, une vieille femme du village chante les louanges du bon docteur Benassis :
— Voilà un ami du pauvre ! Il n’a jamais demandé son dû à qui que ce soit…
— Est-il un bon médecin ? demande le commandant
— Je ne sais pas, monsieur, répond la vieille, mais il guérit les pauvres pour rien… Aussi n’est-il guère de gens ici qui ne le mettent dans leurs prières du soir et du matin.

« Ami du pauvre », combien de médecins de campagne, en tous les temps, ont mérité ce titre ! Combien, parmi ces praticiens modestes, aux époques où certaines populations rurales croupissaient dans la misère et l’ignorance, furent comme le Benassis de Balzac, pour leur misérable clientèle, les médecins du corps et les médecins de l’âme, et jamais ne demandèrent leur dû. Bien mieux… Combien d’entre eux, pareils encore à l’excellent Benassis, n’acceptèrent de l’argent de leurs clients riches que pour l’employer immédiatement en achats de médicaments pour leurs clients pauvres.

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Le médecin directeur du repas

Le médecin de campagne, en ce temps-là, a beaucoup défrayé, non seulement la littérature, mais aussi le théâtre — voire même le théâtre lyrique. Flotow, dans l’Ombre, un opéra-comique aujourd’hui disparu, met en scène un brave homme de médecin de campagne, joyeux compère, qui assaisonne d’un couplet les traitements qu’il prescrit, et qui inspire tant de confiance à sa clientèle que, dès que les sonnailles de sa jument se font entendre,

Le malade sourit
Et bien souvent guérit.

Et voilà qui concorde avec l’opinion de Molière, qui dit que « lorsque le médecin fait rire le malade, c’est le meilleur signe du monde. »

Cependant, le médecin de campagne n’a pas toujours été ce type de bonhomie, de simplicité, de bon sens et de bonté que nous présentent Balzac et les auteurs du XIXe siècle. Au temps jadis, il fut un personnage solennel, pédant à bonnet pointu comme ceux que railla Molière, nous explique Jean Lecoq, du Petit Journal.

Au Moyen Age, les médecins étaient peu nombreux dans les provinces, et généralement ils habitaient les villes. Aussi, lorsque l’un d’eux était appelé à la campagne chez un client de quelque importance, ne se contentait-il pas d’une simple visite. Il s’installait au chevet de son malade et ne le quittait pas tant que celui-ci ne fût guéri… ou décédé.

Par ce fait, son intervention prenait une importance plus grande ; et, souvent, elle s’exerçait doublement, sur l’âme et sur le corps. Humbert de Romans, un maître du temps, recommandait à ceux de ses disciples qui se destinaient à exercer dans les provinces, de s’occuper du moral de leurs malades et de ne pas les laisser mourir sans les consolations d’usage. Il voulait que leur ministère fût presque un sacerdoce. N’était-ce pas là une prétention toute naturelle, et très noble pour un temps qu’on s’imagine volontiers entaché d’ignorance et de barbarie ?…

Sur le rôle moral et les fonctions professionnelles de ces médecins de campagne au temps jadis, on a retrouvé un petit manuel du métier rédigé évidemment par un médecin d’alors à l’usage de ses confrères, et qui est bien la chose la plus originale et la plus ingénieuse qu’on puisse imaginer.

« Quand vous serez appelé auprès d’un malade, dit l’auteur, traitez convenablement le messager et informez-vous si le malade auprès duquel il veut vous conduire souffre depuis peu ou depuis longtemps, et comment la maladie l’a pris… Arrivé auprès de lui, vous prendrez un visage calme et vous éviterez tout geste de cupidité et d’orgueil. Saluez d’une voix humble ceux qui vous saluent ; asseyez-vous quand ils s’assoient. Puis reprenez haleine, parlant d’un ton modéré. Dans vos paroles, vous mêlerez la mention du pays où vous êtes et la louange du peuple qui l’habite. Enfin, vous tournant vers le malade, demandez-lui comment il va… »

L’auteur du manuel donne ensuite quelques avis techniques, à savoir, notamment, qu’il vaut mieux tâter le pouls du côté gauche « comme le témoigne Egidius »… et certains de ces avis ne sont pas dépourvus de quelque cynisme. « Vous ne saurez peut-être pas, dit-il à ses disciples, reconnaître le mal que vous étudierez. Déclarez alors qu’il y a obstruction au foie. Si le malade répond : Non, maître, c’est à la tête que je souffre, hâtez-vous de répliquer : Cela vient du foie ! Servez-vous de ce terme d’obstruction, parce qu’ils ne savent pas ce qu’il signifie, et il importe qu’ils ne le sachent pas. » Ne trouvez-vous pas que ces quelques lignes contiennent en germe toutes les plaisanteries de Molière ?…

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Le médecin de campagne au XIXe siècle

Mais notre auteur, après quelques conseils de ce genre, revient bien vite aux préceptes de la civilité puérile et honnête… « Tenez-vous bien à table, dit-il, refusez d vous mettre à la première place ; ne rebutez ni les mets qu’on vous sert ni les boissons qu’on vous offre. Chaque fois qu’on apportera de nouveaux plats, ne manquez pas de vous informer de l’état du malade : cela lui donnera pleine confiance en vous, voyant que, malgré la variété du repas, vous ne l’oubliez pas… Enfin, sorti de table et revenu près de lui, dites-lui que vous avez très bien dîné… »

La question médecine est, en somme, celle qui préoccupe le moins notre auteur. Pour le reste, il n’oublie rien. En ce qui concerne le paiement des honoraires, il recommande de s’y prendre délicatement. On peut les réclamer après la guérison, mais cependant « il est plus sûr, dit-il, de recevoir quand le malade souffre encore ; autrement, on court le risque de ne pas être payé, car la main prête à donner s’est plus d’une fois retirée après la guérison… » Ce praticien du Moyen Age se doublait, vous le voyez, d’un profond observateur, et il avait à coup sûr étudié l’âme humaine tout autant que le corps.

Mais il n’y avait pas que des libelles destinés à guider la conduite du médecin à l’égard du malade ; il y en avait aussi dont le but était d’éclairer le malade dans le choix de son médecin. « On choisira pour médecin, disait l’un, celui que sa vie montre pur et fidèle. Il sera pleinement instruit dans les arts ; il aura étudié longuement la médecine, résidé en différents pays ; il sera riche d’amis, connu de beaucoup, disert, noble d’origine et d’éducation, convenable dans ses gestes, son aspect et sa démarche, agréable dans ses habits, orné de toutes les bonnes façons… »

Devant l’énoncé de tant de qualités, de connaissances et de vertus, est-il beaucoup de médecins d’aujourd’hui qui pourraient répondre victorieusement à cet idéal du médecin d’autrefois ?

Et Jean Lecoq, qui écrit en 1926, de déplorer le manque de médecins, alors de 21000, à comparer aux 8000 du temps du roi Louis-Philippe, 80 ans auparavant. A la veille de la Première Guerre mondiale, certains médecins se plaignaient de ce qu’ils appelaient l’encombrement de leur profession. Or, note le chroniqueur, s’il est vrai que la profession était encombrée, elle l’était surtout dans les villes. Cependant que Paris comptait un médecin pour neuf cents habitants, certains départements étaient loin d’en avoir suffisamment. Ces départements, nous dit-il, sont ceux des régions montagneuses, où les courses sont plus pénibles à coup sûr que le séjour dans les grandes villes.

Il n’est peut-être pas de profession où l’attraction de la ville, et surtout de la grande ville, ait agi naguère autant que chez les médecins. La campagne, c’était l’honnête médiocrité assurée, affirme Jean Lecoq ; la ville, si l’on réussit à y percer, c’est la fortune et peut-être la gloire. Il est vrai que, parfois, si l’on n’y réussissait pas, c’était la misère, tempère-t-il. Mais pense-t-on jamais qu’on ne réussira pas ?

Que de praticiens ont passé leur existence à végéter dans les faubourgs parisiens, et qui eussent pu mener la vie plus large en quelque bonne bourgade, s’ils ne s’étaient laissés prendre à l’appât trompeur de la grande ville. Diverses conditions, poursuit le chroniqueur du Petit Journal, concourent aujourd’hui à rendre la profession de médecin de campagne moins pénible et plus lucrative que naguère. Autrefois, le praticien chevauchait sur son bidet avec sa trousse en croupe. Cette perpétuelle cavalcade l’épuisait. Quand les progrès de la vicinalité lui permirent de rouler en cabriolet, sa position, déjà, se trouva améliorée. Mais c’est à peine s’il pouvait encore s’éloigner de sa résidence dans un rayon de deux lieues. Aujourd’hui, la pratique de l’automobile lui permet des courses plus longues avec une fatigue moindre.

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Le médecin d’autrefois affrontant les caprices du temps

D’autre part, une ère de prospérité nouvelle s’est ouverte pour les populations des campagnes ; et le médecin est le premier à en bénéficier. Le paysan, jadis, ne s’adressait au docteur qu’en désespoir de cause, et quand il avait épuisé toutes les espérances de guérison. On allait voir d’abord le rebouteux ou la bonne femme qui, suivant la tradition, « faisait travailler les saints », et savait auquel d’entre eux on devait s’adresser pour soulager tels ou tels maux. Et même, quand on se décidait à faire venir le docteur, rechignait-on souvent dès qu’il s’agissait de le payer.

De Cherville, dans ses Etudes villageoises, dépeint la colère d’un paysan auquel le médecin avait demandé trois francs pour une visite de quelques minutes. « Trois francs !… disait l’homme exaspéré, trois francs, c’est ce que je gagne à conduire toute une journée la charrue. » En vain, de Cherville lui faisait observer que le docteur avait dît dépenser beaucoup pour s’instruire, travailler quinze ans au moins pour être en mesure de guérir les gens ; que, de plus, il avait fait cinq kilomètres pour venir le trouver et autant pour s’en retourner… « Possible !… grommelait l’homme ; mais c’est égal, trois francs pour cinq minutes de temps, c’est trop gros. Si encore il était resté le quart d’heure… »

Et le chroniqueur d’encourager le futur médecin à continuer d’être le guérisseur des corps et le consolateur des âmes ; et, suivant le vœu qu’exprime le poète François Fabié, dans un beau poème que cette profession lui inspira :

Sauve le plus que tu pourras
De la Faucheuse aux maigres bras
Le paysan qui plante et sème,
Jusqu’à l’heure où tu t’en iras
Sans regret la trouver toi-même.

SOURCE :  Le Petit Journal illustré, paru en 1926

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