Lorsqu’on scrutait les Urines

Regarder les urines a de tout temps fait partie de la pratique médicale. Mais on s’est très longtemps borné à examiner leur couleur et l’aspect de leur sédiment. Ainsi limité, cet examen ne pouvait pas conduire bien loin. Et pourtant les médecins de l’Antiquité et du Moyen Age en ont audacieusement tiré des conclusions non seulement sur le diagnostic et le pronostic des maladies, mais aussi sur le tempérament des patients. Hippocrate le fait plus prudemment peut-être, Celse et Galien avec plus d’assurance, mais leurs déductions restent également hasardeuses. Il faut faire toutefois une exception pour les maladies urinaires, notamment pour les calculs, où les troubles fonctionnels de la miction, la présence dans les urines de sable, de pus ou de sang, sont parfaitement décrits et parfaitement compris.

urines

Mais voici quelques exemples empruntés à Celse, et qui montrent combien l’interprétation du bocal urinaire reste imprécise. « Une urine épaisse et dont le sédiment est blanc signifie qu’il existe de la douleur dans les articulations ou les viscères et que la maladie peut s’en emparer. Celle qui est verte accuse dans les viscères de la douleur ou l’existence d’une tumeur qui peut offrir du danger, elle témoigne en tous cas que la santé a subi quelque altération… Si l’urine est épaisse et présente des filaments minces comme des cheveux, si des bulles s’en dégagent, qu’elle soit de mauvaise odeur, que parfois elle charrie du sable et parfois du sang ; si l’urine expulsée est aqueuse ou jaune ou pâle, et que pourtant son émission amène un peu de soulagement, cela prouve que les reins sont affectés.  »

Dans un autre paragraphe Celse examine comment on peut savoir, lorsqu’un malade a la fièvre, « s’il n’est point en danger, s’il peut, comme bon lui semble, se coucher indifféremment des deux côtés, les cuisses étant un peu fléchies, positon naturelle de l’homme en santé« . Il énumère alors une série de signes pronostiques dont beaucoup témoignent d’une observation déjà très exercée. Mais les renseignements demandés aux urines apparaissent comme de bien peu de valeur. « Il n’y a pas à s’effrayer… si l’on remarque dans le surines un sédiment blanc, lisse et uni, ou quelques nuages à la surface qui ne tardent pas à se précipiter« . « L’urine dont le sédiment est rouge et uni est mauvaise ; elle l’est plus encore quand elle laisse voir des espèces de lamelles minces et blanches ; et la plus mauvaise enfin est celle où l’on aperçoit des nuages furfuracés. L’urine terne et sans couleur est aussi défavorable« . « L’urine, quand elle est rouge et terne, accuse une grande crudité… ce caractère, en persévérant, annonce une issue fatale« . Il faut considérer que Celse s’inspire des œuvres hippocratiques et résume ainsi la doctrine urinaire de l’Antiquité.

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L’urine servait également à déterminer les quatre tempéraments hippocratiques. On considérait qu’elle était épaisse et rouge chez les sanguins, jaune citron chez les bilieux, épaisse et blonde chez les flegmatiques, blanche enfin chez les atrabiliaires.

Ces errements se sont longtemps prolongés, et les médecins du Moyen Age, en « mirant » simplement le surines, pensaient y trouver des renseignements importants. Un des beaux incunables médicaux illustrés, le Fasciculus medicine, de Pierre de Montagnana, paru à Venise en l’an 1500, porte à sa première page une grande figure en forme de cercle sur lequel sont disposés vingt et un bocaux urinaires de couleur variable, en regard est indiqué l’état pathologique correspondant. Et, aux quatre angles de la page, se trouvent quatre petits cercles où sont décrits les quatre tempéraments.

Les progrès de la chimie à partir du XVIIè siècle vont peu à peu donner des bases plus solides à l’examen des urines. En même temps se précise l’idée que le surines sont un reflet du métabolisme et qu’elles peuvent ainsi renseigner sur quelques-uns des grands troubles de l’organisme. C’est le diabète qui débute cette histoire. Ce qui, dans cette maladie, avait frappé les anciens médecins, c’est l’abondance des urines – la polyurie ; le nom de la maladie l’indique bien puisqu’il dérive de diabainein et signifie que les liquides ne sont plus retenus dans l’organisme et ne peuvent que le traverser. Celse dira que : « Lorsque les urines excèdent la quantité de boisson qu’on a prise et qu’il en résulte un amaigrissement général, il y a danger pour la vie ». La première notion du diabète, au sens où nous l’entendons couramment, est due à Wilis qui, en 1674 goûtant les urines, remarque leur saveur sucrée et distingua ainsi, par une exploration peu agréable, le diabète sucré du diabète insipide. Glycosurie signifie d’ailleurs « uriner doux ».

Ce n’est qu’un siècle plus tard que la chimie entre en scène. En  1776, Dobson caractérise le sucre dans l’urine et peu après, le médecin militaire John Bollo donne la première description précise du diabète ; son patient, le capitaine Meredith, urinait jusqu’à onze litres par jour et Bollo tira d’un litre de cette urine cent grammes de mélasse sucrée.

Quant à l’albumine, sa présence a d’abord été signalée en 1764 par Cotugno.

Si Van Helmont a étudié la densité de surines, les analyses chimiques ne sont entrées que tardivement dans la pratique médicale. L’existence des phosphates urinaires a été d’abord reconnue en 1757 par Margraff ; celle de l’urée en 1773 par Rouelle le Jeune. On n’a pas commencé à doser les divers constituants de l’urine avant le XIXè siècle et les analyses systématiques datent surtout du grand chimiste suédois Berzélius.

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Ces analyses connaissent presque chaque jour de nouveaux développements : aux méthodes purement chimiques s’ajoutent maintenant des méthodes biologiques permettant de déceler et de doser des corps aussi complexes que les diverses hormones. Et l’examen des urines peut servir aujourd’hui à faire le diagnostic de la grossesse. Ce que les urines ont gagné en un sens, elles l’on d’ailleurs perdu dans un autre. Elles ne reflètent en effet que d’une façon indirecte, les désordres de l’organisme ; et l’on tend de plus en plus à substituer aux analyses des urines, les analyses du sang, dernier terme de l’évolution que l’on vient d’esquisser.

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