Procédé d’exploration du Pouls

La découverte de méthodes permettant d’explorer un organisme malade est de date extrêmement récente. On est stupéfait en pensant que pendant près de trois mille ans, les médecins qui ont dépensé des trésors d’ingéniosité pour bâtir des théories purement imaginaires se sont si peu mis en frais d’imagination pour se renseigner objectivement sur l’état de leurs patients.

Les médecins les plus connus du XVIIIè siècle, les hommes comme Bordeu ou Tronchin par exemple, n’en savaient guère plus long sur ce point que Galien ou Hippocrate. On n’examinait donc pas au sens où nous l’entendons aujourd’hui et Hippocrate dit expressément dans son traité de l’Art : « Comme le médecin ne peut voir de ses propres yeux le point souffrant ni le connaître par les détails qu’on lui donne, il le cherche par le raisonnement ». On interrogeait les malades, on regardait leur aspect général et l’état de leur langue, on les palpait avec assez de soin pour déceler une tumeur accessible, pour apprécier la résistance ou la souplesse de l’abdomen. On regardait les selle set surtout le surines et on tâtait le pouls.

auscultation

Mais malgré les deux poèmes De pulsibus et De urinis qu’écrivit Gilles de Corbeil au XIIIè siècle, cette exploration n’a conduit pendant bien longtemps, à aucun résultat utile.

Tâter le pouls est un geste quasi rituel que les médecins répètent depuis la plus haute antiquité. Mais, tant qu’on n’a pas connu le mécanisme de la circulation, on a ignoré plus ou moins complètement les rapports qui existent entre l’état du pouls et l’état du cœur. C’est seulement au IIIè siècle avant notre ère qu’Hérophile signale le synchronisme entre le pouls et les battements du cœur et qu’Erasistrate indique entre ces deux soulèvements un retard qui s’accentue à mesure qu’on palpe des artères plus périphériques. Hippocrate donne au pouls le nom de sphugmos, mot qui a passé dans quelques expressions savantes, puisque la mesure de la tension artérielle s’appelle aussi la sphégmo-manométrie. Il semble s’être surtout intéressé aux battements violents témoignant d’un désordre général qui n’était pas précisé.

L’importance du pouls paraît avoir été ensuite assez diversement appréciée. Hérophile y avait consacré des études si détaillées que selon Pline, il fallait être musicien et même mathématicien pour les comprendre. Les empiriques étaient fort opposés à ces interprétations subtiles et Héraclide de Tarente avait écrit un traité sur le pouls pour réfuter Hérophile. Celse, dans son traité qui résume les connaissances médicales de l’époque, ne parle du pouls qu’à propos de la « maladie que les Grecs ont nommée cardiaque » et qui paraît correspondre aux états syncopaux. « Le mal dit-il, se reconnaît aussitôt à la misère du pouls, à sa petitesse, ainsi qu’à des sueurs insolites… qui envahissent en entier la poitrine, le cou, la tête même, tandis que les jambes et les pieds demeurent secs et froids« .

Galien au contraire accorde grande valeur au pouls, à l’étude duquel il a consacré seize livres. Il pense qu’on peut tirer des renseignements, non seulement sur l’état général du malade, mais aussi sur les altérations de ses divers organes ; il y aurait ainsi un pouls hépatique, splénique, pleuritique, hémorragique, suppuratif, etc. Galien a décrit de nombreux caractères de la pulsation, notamment le pouls dicrote et le pouls caprican ; le premier subsiste encore dans la nomenclature médicale, tandis que le deuxième ne nous est plus guère connu que par Molière. On se souvient de Thomas Diafoirus, trouvant le pouls diuruscule, pour ne pas dire dure, et en outre repoussant et même u peu capricant.

Qu’eût dit Molière s’il avait eu affaire aux médecins chinois pour qui les artères traduisent les vibrations de l’organisme plus ou moins comparé à un instrument à cordes. Pour être mieux renseignés, ils palpaient les artères à onze endroits différents, à plusieurs reprises et avec des pressions variées. On dit qu’ils avaient ainsi décrit deux cents variétés de pouls ; et ils en tiraient des renseignements pour le pronostic, puisque vingt-six de ces variétés annonçaient une mort prochaine. On a peine à admettre une pareille précision, et il est curieux d’en trouver encore une trace dans un roman peu connu de Cervantès, Perslès et Sigismonde. L’écrivain, dans la préface, chevauchant à côté d’un étudiant en médecine, lui parle de sa santé qui l’inquiète et lui dit : « Je m’en vais tout doucement, mon pouls me le dit ; s’il faut l’en croire, c’est dimanche que je quitterai ce monde ». Voilà une prédiction qu’aucun médecin aujourd’hui ne se hasarderait à faire. On ne sait si elle s’est réalisée, mais Cervantès en tout cas ne survécut pas à son manuscrit puisque Persilès et Sigismonde est un ouvrage posthume.

Ai débit du XVIIè siècle Sanctorius imagina un pulsilogium qui donnait une idée de la rapidité du pouls ainsi que de son ampleur et de son rythme. Mais il faudra attendre le ivre du médecin anglais Foyer sur la Montre à compter le pouls paru en 1707 pour que la méthode entre peu à peu dans la pratique médicale.

pulsilogium

En plein XVIIIè siècle, un médecin aussi instruit que Bordeu, et alors que les rapports du pouls et du cœur étaient parfaitement connus, décrivait encore un pouls nasal, stomacal, hépatique, intestinal, rénal et pensait distinguer par les pulsations les affections des étages sus et sous diaphragmatiques. Pour interpréter correctement le pouls il fallait en faire une véritable étude physiologique à l’ide des méthodes graphies modernes et c’est seulement en 1854 que Vieroldt en Allemagne et en 1860 que Marey en France s’attaquèrent à ce problème.

L’enseignement à retirer de ces travaux est que le pouls, s’il est bien un reflet du cœur, est un reflet, sinon infidèle, du moins incomplet. Le pouls traduit en effet la contraction du ventricule gauche, mais ne renseigne pas directement sur l’état du reste de l’organe. Cela est surtout vrai pour ses irrégularités, les arythmies ; on n’a commencé à les interpréter correctement que lorsqu’un simple praticien du Lancashire, K.Mackenzie, dans les dernières années du XIXè siècle, eut procédé systématiquement à l’enregistrement simultané du pouls artériel et du pouls veineux jugulaire, travail admirable qui assure à son auteur une place éminente parmi les pionniers de la cardiologie. Et l’électrocardiographie a achevé cette évolution.

Aujourd’hui les méthodes graphiques ont diminué dans une assez large mesure l’intérêt du pouls, comme la radiologie a quelque peu dévalorisé l’auscultation. Même ainsi, le geste ancestral de tâter le pouls doit rester notre règle, mais une règle dont nous connaissons bien à présent l’utilisation et les limites.

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