L’Eau de Millefleurs : à base d’urine de vache

Au temps de Madame de Sévigné, l’eau d’émeraude « qui guérit et console de tout », l’essence d’urine appelée « catholicon » et que l’on conseille de préparer à partir de celle d’un jeune homme de 12 ans ayant bu du vin durant quelques mois, ou encore l’eau de Millefleurs produite à partir de bouse de vache fraîche recueillie au mois de mai, constituent autant de « remèdes verts » en vogue et auréolés d’une efficacité sans pareille.

Tous ceux qui ont parlé de l’eau d’émeraude, dont usait Mme de Sévigné, l’ont considérée comme un produit tiré de l’urine. Seule, une lecture trop rapide a pu amener cette affirmation, acceptée sans examen par les auteurs modernes. Voici, cependant, ce qu’écrit notre aimable épistolière dans sa lettre du 20 juin 1685, adressée à Mme de Grignan :

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Chez le pharmacien

« Je leur écrivis [aux Capucins du Louvre] que ma jambe suait ; ils me répondirent qu’ils le savaient bien ; que c’était là le but de leurs remèdes et que j’étais complètement guérie ; ils m’ont envoyé d’une essence qu’ils appellent d’Emeraude, qui guérit et console et perfectionne tout, et sent divinement bon. »

Et à la date du 1er juillet de la même année : « Je marche tant que je veux ; je mets d’une eau d’Emeraude si agréable que, si je ne la mettais sur ma jambe, je la mettrais sur mon mouchoir. »

Nous ne voyons rien dans ces lettres qui puisse faire supposer qu’il entrât de l’urine dans cette eau qui sentait « divinement bon – ». Ni son odeur, ni son mode d’emploi ne le peuvent faire admettre. De plus, nous trouvons dans les Eléments de pharmacie de Baumé, une formule d’une eau d’émeraude qui paraît suffisamment explicite : c’est une simple alcoolature de plantes aromatiques, d’où la bonne odeur du produit et sa couleur émeraude, due à la macération des plantes fraîches. La cause paraît jugée, mais cette rectification pourra-t-elle détruire la légende qui s’est créée sur ce point, le fait est moins certain.

Quant à l’essence d’urine, il ne peut y avoir de doute : elle avait bien pour base le liquide organique d’un emploi si fréquent au XVIIIe siècle et aux époques antérieures. Les apothicaires du temps tiraient de ce liquide trois préparations : l’esprit igné, le sel volatil et le magistère. C’est au premier qu’avait recours Mme de Sévigné : elle l’utilisait à la dose de quelques gouttes pour ses vapeurs ou mêlée avec autant de baume Tranquille contre ses rhumatismes. Voici ce qu’elle écrit à sa fille, le 15 décembre 1684 : « Je vous envoie ce que j’ai de plus précieux, qui est une demie bouteille de baume Tranquille. Je ne pus jamais l’avoir entière, les Capucins n’en ont plus. Ils vous prient de vous frotter le côté, c’est-à-dire dix à douze gouttes avec autant d’esprit d’urine : il faut que cela soit chaud et qu’il pénètre et s’insinue dans le mal : ils prétendent que cela est divin contre le grand mal de gorge. »

Il s’agissait des Capucins du Louvre. L’un d’eux, le frère Tranquille, ayant inventé le baume qui porte son nom, ils avaient obtenu licence de l’exploiter ; ils y joignirent bien d’autres médicaments et avaient au Louvre une officine dans laquelle ils pratiquaient la médecine et la pharmacie. Leur vogue fut telle que plus d’une fois ils manquèrent de médicaments : ils demandaient alors à leurs clients de leur rendre ce qu’ils avaient en réserve, promettant d’en donner le double à la saison prochaine. C’était la médecine du bon sens et de l’observation opposée aux âneries des Diafoirus de la Faculté.

Le 13 juin 1685, Mme de Sévigné écrivait encore à sa fille : « Pour mes vapeurs je pris huit gouttes d’essence d’urine et contre mon ordinaire elle m’empêcha de dormir ; mais j’ai été bien aise de reprendre de l’estime pour elle ; je n’en ai pas eu besoin depuis. En vérité, je serais ingrate si je me plaignais. » Elle en reparle encore quelques jours plus tard, le soin de sa santé étant la préoccupation constante de la belle marquise. Qu’était donc cette essence d’urine ? Vieillard est parvenu à exhumer la curieuse recette suivante, que nous transcrivons :

« Baume d’urine, qu’on peut à juste titre appeler « catholicon », à cause de ses propriétés merveilleuses. Prenez l’urine d’un jeune homme bien portant de 12 ans environ et si possible qui ait bu du vin depuis quelques mois. Faites putréfier cette urine sur du fumier pendant une année philosophique [un mois], puis distillez-la dans l’athanor à petit feu sur des cendres ou du sable dans un vase de verre, recouvert d’un alambic de verre joint lui-même à un récipient de verre, le tout recouvert d’un sceau d’Hermès [c’est-à-dire fermé à la lampe] ; « On cohobera à quatre reprises [c’est-à-dire quatre fois on remettra le produit distillé sur le résidu pour le distiller à nouveau] ; le produit de la distillation sera recueilli dans un vase de verre bien fermé et non un autre. La couleur doit être blanche et son odeur légèrement fétide, c’est pourquoi, pour lui donner une saveur plus suave, on lui ajoute avant d’en faire usage, de la cannelle et du sucre.

« Vertus du baume d’urine. La quintessence d’urine peut être un remède universel [catholicon].

Elle possède, en effet, d’admirables propriétés pour tous genres de maladies et vient merveilleusement en aide à la nature. Elle guérit l’hydropisie, la suppression de l’urine et des règles, empêche la corruption, guérit la peste, les fièvres de toute nature, putrides, fièvres quartes, quotidiennes, elle arrête les vomissements et les nausées, malgré que parfois elle provoque elle-même les vomissements. » En somme, cet esprit d’urine n’était autre chose qu’une solution ammoniacale ; comme telle, elle avait des propriétés réelles et nous avons encore son similaire dans la liqueur ammoniacale anisée qui malheureusement n’a pas hérité de toutes ses brillantes qualités.

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Trop d’analogies existent entre l’essence d’urine et l’eau de Millefleurs, pour que la pensée ne vole pas naturellement de l’une à l’autre. Dès l’abord, une surprise nous attend : comment a-t-on pu donner un nom si poétique et si parfumé à un produit aussi répugnant ? Sans doute c’est l’éternelle loi ; Vulgus vult decipi, et il a fallu cacher sous des fleurs la médecine nauséabonde. La seule transposition de l’effet à la cause explique mal cette dénomination inattendue. Puis, au fond, c’est une question d’habitude et de répugnance peut-être mal expliquée. Nous buvons bien le lait de la vache ; pourquoi reculons-nous devant l’eau de Millefleurs, que nos ancêtres absorbaient à pleins verres et qui a la même origine ? Il n’y a rien de sale dans la nature, mais seulement des composés chimiques en voie de transformation et à ce point de vue l’un n’est pas plus sale que l’autre.

L’eau de Millefleurs, nous dit Lémery, est le produit de la distillation de la bouse de vache fraîche et recueillie au mois de mai. Pourquoi le mois de mai ? Parce que, à ce moment de l’année, la végétation a pris assez de vigueur pour que les vaches puissent brouter les mille fleurs de la prairie. Il y avait une variante qu’on appelait l’eau de toutes fleurs, de Bateus. On prenait alors de la bouse de vache et des limaçons avec leurs coquilles ; le tout était écrasé, délayé dans un tiers de vin, blanc et distillé. Cette dernière était surtout réservée comme eau de toilette pour les mains et le visage.

Enfin on donnait encore le nom d’eau de Millefleurs à la simple urine de vache ; c’est ainsi du reste qu’elle était principalement employée, et l’on s’en servait, paraît-il, avec beaucoup de succès contre plusieurs maladies. Au printemps et en automne, on en buvait deux ou trois verres tous les matins pendant neuf à dix jours et on se promenait ; l’auteur ajoute : il est bon que ce soit à la campagne, et pour cause.

Cette urine purge beaucoup les sérosités, mais sans tranchées ; elle produit de bons effets par les purgations ; elle est propre pour l’asthme, pour l’hydropisie, pour les rhumatismes, pour la goutte et pour les vapeurs. Cette eau de Millefleurs remplaçait donc la médication dépurative que beaucoup ont l’habitude de suivre à ce moment de l’année. On se mettait au vert, selon l’expression consacrée. Plus tard survint le jus d’herbes, si en honneur à la fin du XIXe siècle, et il n’est pas dit qu’un jour ou l’autre un retour de fortune ne soit réservé à nos vieilles drogues.

D’après « Bulletin de la Société d’histoire de la pharmacie », paru en 1928

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