A L’apparition du Cancer

Le cancer paraît bien avoir été de tout temps une des plaies de l’humanité. Les Anciens en ont d’abord étudié les variétés superficielles dont l’exploration est aisée ; ils ne pouvaient manquer d’être frappés par une tumeur qui progresse malgré les oins, s’ulcère, fait souffrir et finalement mourir. Le nom que lui avaient donné les Grecs est Kardinos qui, comme cancer, se rapporte au crabe et à l’écrevisse. On a dit que la masse centrale entourée d’arborisations et de traînées lymphatiques avait été comparée par eux aux corps et aux pattes du crustacé ; il paraît plus probable qu’ils ont voulu faire allusion au caractère rongeant et douloureux de la lésion et il est bon de remarquer que le chancre des maladies vénériennes a la même origine étymologique.

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Hippocrate connaît non seulement les cancers de la face, de la bouche et du sien, si vite extériorisés, mais aussi ceux de l’utérus et de l’estomac et, choses remarquable, il décrit le moelena comme un des signes de ce dernier. Celse puis GALIEN  complètent ces connaissances en décrivant la dureté et l’aspect bosselé de la tumeur et ils soupçonnent l’existence des adénopathies et des métastases. Comme Hippocrate, ils distinguent les cancers qui s’ulcèrent des cancers durs, d’évolution moins rapide, auxquels ils donnent le nom de squirrhes. Dans les formatons accessible s, ils pratiquent l’ablation chirurgicale.

Il y a là un premier essai de description clinique et un embryon de classification des tumeurs. Mais la nature du mal est tout à fait ignorée. On y voit en général le résultat d’une invasion de tissus par l’atrabile qui les désorganise.  Les anciens auteurs insistent sur le rôle de la mélancolie dans l’apparition du cancer ; il ne faut pas se hâter de voir là l’annonce d’une médecine psychosomatique car la mélancolie n’est autre chose que la bile noire et désigne par suite, le tempérament dominé par l’atrabile.

La connaissance du cancer ne fait aucun progrès ni chez les  Arabes ni dans la médecine du Moyen Age. Il faut noter cependant qu’Avenzoar connaissait le cancer de l’œsophage et qu’un médecin de Salerne, Petroncellus, pratiquait à la fin du XIè siècle, le toucher rectal pour connaître le cancer du rectum. Pendant la Renaissance,  Paracelse et son école combattent le rôle de l’atrabile et placent à l’oigne des cancers une modification chimique des humeurs, par excès de sels ou d’âcreté. Plus tard, les iatro-mécaniciens invoqueront à côté d’un excès d’âcreté un excès de tonicité qui gêne l’évacuation des tissus ; à la fin du XVIIIè siècle, Hunter construit une théorie qui attribue le cancer à la coagulation d’une lymphe exsudée des vaisseaux. Il s’agit toujours d’une interprétation de la maladie par un vice humoral. A titre de curiosité, on peut signaler l’allusion faite à un agent extérieur dans un mémoire de B.Pyrilhe, écrit à l’instigation de l’Académie de Lyon qui en 1763, avait mis au concours le sujet : « Qu’est-ce que la cancer » ?

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Ce sont les progrès de l’anatomie, puis de l’histologie pathologique qui vont permettre peu à peu de préciser la connaissance du cancer. A vrai dire, Morgagni s’en est peu occupé et il faut attendre Bichat, Bayle et surtout Laennec pour trouver une étude détaillée des tumeurs cancéreuses. Mais Laennec commet ici une des rares erreurs de sa vie, erreur d’interprétation d’ailleurs ; pour lui le tissu cancéreux est un tissu accidentel, sans analogie et sans correspondance directe avec les tissus normaux de l’organisme. Il développe cette idée dans ses leçons du Collège de France et dans le chapitre du Traité de l’auscultation médiate consacré aux cancers ou, comme il les appelle, aux encéphaloïdes du poumon. Son étude anatomique est d’ailleurs excellente ; il a parfaitement décrit la matière cancéreuse, blanchâtre, parfois rosée, ressemblant à la substance cérébrale – d’où le nom d’encéphaloïde – puis se ramollissant et devenant grisâtre et plus ou moins putride. Il faisait de ces cancers encéphaloïdes une classe particulière distincte des squirrhes, modifiant ainsi la classique division des anciens auteurs.

On retrouve, sur le terrain du cancer, la vieille opposition de Laennec et de Broussais. Pour Broussais le cancer n’est qu’un résultat d’une inflammation banale. « Depuis, dit-il, que j’ai contracté l’habitude d’éteindre complètement l’irritation dès son début, je n’observe plus ces dégénérescences si ce n’est chez les personnes qui ont négligé les moyens de guérison dans le principe… ces moyens pour empêcher le cancer sont les révulsifs et les saignées répétées ». Que les choses ne sont-elles aussi simples !

Les recherches de Laennec furent poursuivies et complétées par un autre grand savant, Cruveilhier qui fut, à la Faculté de Médecine de Paris, le premier titulaire de la chaire d’Anatomie pathologique créée avec un legs de Dupuytren. Mais Cruveilhier ne comprit pas non plus où était l’élément caractéristique du cancer ; un sens il obscurcit plutôt les choses en donnant, dans une communication de mars 1827, un rôle essentiel au suc cancéreux, liquide blanchâtre que la pression fait sourdre de la masse tumorale.

En réalité, l’anatomie pathologique macroscopique ne pouvait pas résoudre un problème dont la solution réside dans la structure intime du tissu cancéreux telle que peuvent seuls la révéler des examens microscopiques minutieux. Ce sera l’œuvre et la gloire du médecin allemand Johannes Muller d’avoir ainsi, en 1838, dans son traité sur la structure fine des tumeurs, ouvert la voie à la conception moderne du cancer. Comme toutes les idées neuves, le travail de Muller fut d’abord combattu, notamment par Velpeau qui persistait à voir dans le cancer une maladie particulière, indépendante des tissus qu’elle frappe. La théorie de Muller devait être victorieusement défendue par son compatriote Virchow, un des fondateurs de la pathologie cellulaire, qui la fit défensivement adopter.

L’essentiel de ces conceptions, c’est que le cancer, loin d’être une production autonome, dérive toujours d’un des tissus normaux de l’organisme, si bien qu’à la vieille classification morphologique on doit substituer une classification fondée sur la nature des cellules qui ont subi la transformation cancéreuse.

Ce qui caractérise cette transformation, c’est une puissance indéfinie de prolifération. A l’état physiologique, nos cellules sont soumises à un ordre qui les modère les unes par les autres, limite leur puissance de développement, et les maintient dans le cadre du fonctionnement normal de l’organe auquel elles appartiennent. Une cellule qui devient cancéreuse, c’est une cellule anarchique qui se libère des contraintes, ne connaît plus aucune loi et se multiplie sans merci, aux dépens de tut ce qui l’entoure. Elle conserve d’abord, dans une certaine mesure, sa structure et ses fonctions, mais elle les perd progressivement au fur et à mesure de son développement.  Devenue alors une véritable Barbare, et d’autant plus puissante qu’elle est plus barbare, elle peut, après avoir proliféré sur place, envahir, par voie lymphatique ou veineuse, tout l’organisme ; mais même alors elle reste elle-même si bien qu’un cancer gastrique qui a colonisé dans le foie, garde au sein du tissu hépatique la structure des glandes de l’estomac. Et cette prolifération, qui ne s’arrête pas, cette invasion, véritable fléau de Dieu, compromettent toutes les fonctions, intoxiquent l’organisme et aboutissent à la mort, comme in ne le sait que trop. Cette compréhension intime du processus cancéreux est l’œuvre du deuxième tiers du XIXè siècle. Les travaux ultérieurs n’ont fait que la compléter.

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Le problème actuel du cancer est toujours traité comme un fléau. Selon l’OMS, on prévoit une augmentation de 45% du nombre de décès par cancer dans le monde entre 2007 et 2030 (de 7,9 à 11,5 millions), en partie à cause de l’accroissement et du vieillissement de la population.

Dans la plupart des pays développés, le cancer est la deuxième cause de décès après les maladies cardio-vasculaires et l’évolution épidémiologique va dans le même sens dans les pays en développement, en particulier dans les pays « en transition » ou à revenu intermédiaire comme ceux d’Amérique du Sud et d’Asie. Plus de la moitié des cas de cancers surviennent déjà dans des pays en développement.

Un lien a été établi entre l’apparition du cancer et un certain nombre de facteurs de risque: mode de vie malsain (consommation de tabac et d’alcool, alimentation inadéquate, sédentarité), exposition à des substances cancérogènes au travail (par exemple l’amiante) ou dans l’environnement (par exemple ultraviolets et rayonnements ionisants) et certaines infections (hépatite B, infection par le papillomavirus humain).

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