L’apparition de la Syphilis

La syphilis est, dans la civilisation occidentale, une maladie anciennement individualisée. Cela tient d’abord à ses lésions externes faciles à reconnaître ; cela tient aussi à son apparition brusque à la fin du XVè siècle, obligeant à y voir une maladie nouvelle et qui paraissait d’autant plus spécifique qu’elle était plus nettement contagieuse.

On a beaucoup discuté sur les origines de la syphilis. Il est probable qu’elle existait aux Indes depuis longtemps ; une vieille légende hindoue raconte que Çiva, s’étant livré à la débauche, eut ses parties génitales détruites par la gangrène et que la maladie se répandit ensuite, en se transmettant par le commerce sexuel ; le culte du Lingam (image ci-dessous) serait venu de là et aurait une valeur de préservation. Il n’y a là évidemment qu’une indication ; mais un livre de médecin du début du Vè siècle donne la description d’une maladie vénérienne qui ressemble beaucoup à la syphilis, puisqu’on y retrouve, entre autres, le coryza. La maladie existait peut-être aussi en Chine.

rituel-indien

En Europe et dans le bassin de la Méditerranée on n’a aucune preuve de l’ancienneté de la syphilis. On a bien trouvé sur certains tibias du gisement de Solutré des lésions qui pourraient avoir été syphilitiques et divers auteurs ont voulu voir la syphilis dans la maladie infligée à Job par le Seigneur. Tout cela n’emporte pas la conviction. Il existait certainement de tout temps des affections locales transmises par les rapports sexuels et divers auteurs latins, notamment Horace et Martial, y font de nombreuses allusions. Mais il y a loin de là à la maladie qui a ravagé l’Europe à partir de la Renaissance et qui n’aurait pas produit une telle sensation si elle avait été connue antérieurement.

On doit donc admettre que la maladie a été introduite en Europe à l’occasion de la découverte du Nouveau-Monde. Les Espagnols l’ont rapportée des Indes Occidentales (Antilles, Amérique du Nord et du Sud) et les Portugais des Indes Orientales. La syphilis était endémique en effet sur tout le continent américain et dans les îles voisines. Au Mexique, elle portait le nom de puz ; les Espagnols l’appelèrent las bubas, portant ainsi l’accent sur les adénopathies. Le mot vient de boubôm qui signifie l’aine chez Homère, mais qu’Hippocrate employait déjà dans le sens de petite tumeur, ganglionnaire ou autre. A partir du Moyen Age, bubon sert à désigner toutes les adénopathies qu’elles soient dues à la syphilis, au chancre mou ou à la peste.

Ayant pris pied en Europe, la maladie s’est diffusée, avec une grande rapidité, à la suite des guerres d’Italie sous Charles VIII et des brassages de populations auxquels elles ont donné lieu. Toutes les nations s’en sont rejeté les unes sur les autres la responsabilité, d’où les noms de mal espagnol, mal français, mal portugais, mal napolitain par lesquels chaque pays accablait le pays voisin. Le nom de vérole, qui a fait une si longue fortune, a été donné pour l’analogie, d’ailleurs assez grossière entre l’éruption papulo-pustuleuse de la syphilis secondaire et celle de la variole ; aux XVè et XVIè siècles on disait d’ailleurs grosse vérole, par opposition à la petite.

Dans son origine littéraire, la syphilis fait son apparition dans un poème de Fracastor paru en 1530 et qui a pour titre : Syphilis sive mobus gallicus. La syphilis, c’est la maladie dont le soleil a frappé le berger Syphilus qui l’avait outragé et cette fable sert de thème à la description en vers latins de la nouvelle maladie et de son traitement. Ce livre, qui est le chef de file de toute une littérature en prose et en vers, eut un immense succès et on n’hésitait pas à comparer Fracastor à Virgile. Il existe de son poème une traduction française en alexandrins publiée en 1830 par Barthélemy dans le style plat et pompeux qui caractérise l’école classique expirante. On ne sait pas très bien où Fracastor a pris le nom de son berger ; il est probable qu’il s’est inspiré d’un pasteur Sypilus que l’on rencontre chez Ovide.

virus

La première description clinique de la syphilis est due à Leonicenus ; elle a paru en 1497 sous le titre : De epidemia quam Itali morbum gallicum, Galli vero neapolitanum vocant. Ce travail, comme ceux qui se multiplièrent au cours des années suivantes, contient déjà une bonne étude des lésions cutanées et ganglionnaires de la syphilis primaire et secondaire. Cette étude va se perfectionner tout le long du XVIè siècle. Bien des progrès restaient pourtant à faire.

Tout d’abord on a confondu pendant longtemps les diverses maladies vénériennes et on ne distinguait pas la syphilis du chancre mou, ni même de la blennorragie. Même John Hunter, qui en 1786, montre que l’induration est un caractère fondamental du chancre syphilitique, ne sépare pas encore nettement toutes ces affections. Il faudra attendre Ricord et ses travaux à l’hôpital du Midi entre 1831 et 1860 pour que la syphilis prenne sa figure définitive avec ses trois périodes, primaire, secondaire et tertiaire, devenues classiques. La distinction entre la syphilis et la blennorragie a été établie en 1812 avec les expériences moralement condamnables d’inoculation aux bagnards de Toulon. La distinction entre le chancre syphilitique et le chancre mou qui n’avait pas été clairement vue par Ricord est devenue définitive avec les travaux de Bassereau et de Rollet en 1852 et 1858.

La syphilis tertiaire a été longtemps mal connue parce que, affectant surtout des organes profonds, elle échappait à une médecine dépourvue de moyens d’investigation. Ambroise Paré toutefois en avait eu la prescience. « La vérole, dit-il, dans son langage pittoresque, affecte aussi les parties internes avec douleurs nocturnes extrêmes à la tête ; aucuns perdent l’ouïe, autres ont la bouche torse comme renieurs de Dieu, autres deviennent impotents des bras et jambes cheminant tout le cours de leur vie à potence. Autres demeurent en une contraction de tous leurs membres, de manière qu’il ne reste que la parole qui est le plus souvent en criant et en lamentant ; aucuns sont vexés d’épilepsie et, pour le dire en un mot,  on peut voir la vérole compliquée de toutes espèces et différentes maladies« . Mais c’est au XIXè siècle que la méthode anatomo-clinique a établi le vaste domaine de la syphilis viscérale, et en particulier de la syphilis nerveuse. Le grand nom est ici celui d’Alfred Fournier (1832-1914) à qui l’on doit le rattachement à  la syphilis de la paralysie générale et surtout du tabès. Cette évolution s’est achevée par la découverte de nouveaux procédés d’exploration (réaction de Bordet-Wassermann en 1906) et de l’agent causal (Schaudinn et Hoffmann en 1905).

La syphilis présente encore une particularité notable, c’est d’avoir bénéficié dès son origine d’un traitement efficace. C’est la seule maladie contre laquelle on ait disposé avant les temps modernes d’un médicament quasi spécifique, le mercure.

syphilis

L’idée d’employer le mercure chez les syphilitiques n’est pas née toute seule. Les Arabes se servaient déjà de ce métal contre diverses affections cutanées, en particulier la gale. Le fait est probablement en relation avec les mines espagnoles de mercure et vient peut-être d’observations faites sur les ouvriers de ces mines. La syphilis se présentant aux médecins de la Renaissance comme une maladie essentiellement cutanée, ils lui opposèrent tout naturellement le traitement mercuriel et le hasard voulut que le mercure soit réellement un remède spécifique de la syphilis. Des autres traitements appliqués à l’époque, aucun n’a survécu ;  en particulier le bois de gaïac emprunté aux indigènes de l’Amérique, malgré son surnom de bois divin et les copieuses sudations dont on l’accompagnait – il fallait suer sa vérole – s’est vite révélé sans action réelle.

Le traitement mercuriel, en raison de son origine, a d’abord été appliqué localement sous forme de pommades, d’onguents ou d’emplâtres. Jean de Vigo, le chirurgien du pape Jules II, a été un des premiers à l’employer et le Codex (livre de traitements médicaux utilisé par les médecins) comprend encore un emplâtre mercuriel qui porte son nom. On le donna ensuite par la bouche à la suite de Paracelse et de Matthiole, médecin siennois qui vivait à la même époque. On croyait alors à la nécessité de doses très fortes et on poursuivait le traitement jusqu’à obtenir une abondante salivation, sans se douter que ce symptôme, qu’on considérait comme favorable, témoignait en réalité d’une action toxique du médicament. La pathologie mercurielle n’était pas connue et bien des accidents attribués alors la syphilis, notamment la chute des dents, dépendaient du traitement plus que de la maladie. Au cours des siècles suivants, on est peu à peu revenu de ces excès et le mercure est resté jusqu’au XXè siècle le grand médicament de base de la syphilis. Le XIXè siècle y a seulement ajouté l’iodure de potassium après les recherches de Wallace de Dublin (1836) puis de Ricord.

Le XXè siècle a vu naître des thérapeutiques encore plus puissantes : les arsenicaux, introduits par Ehrlich à partir de 1910, le bismuth recommandé par Sazerac et Levaditi en 1921 et tout récemment les antibiotiques. L’évolution suit ainsi les mêmes lois que pour toutes les maladies ; elle aboutit à la grande phase thérapeutique du XXè siècle et à l’espoir de voir, au siècle prochain, la syphilis accompagner la tuberculose et la fièvre typhoïde dans la fosse commune où disparaitront peu à peu les grands fléaux historiques.

Aujourd’hui au XXIè siècle, La pénicilline parentérale est le traitement de choix de la syphilis à tous ses stades. Son efficacité a été prouvée dès le milieu des années 1940. Contrairement à beaucoup de germes vis-à-vis des antibiotiques, il n’a pas été retrouvé, depuis, de souches résistantes.

Chez tout patient infecté, le traitement spécifique de la syphilis doit être accompagné d’une recherche d’éventuelles autres maladies sexuellement transmissibles. Ses partenaires sexuels (contemporains ou anciens) doivent être pris en charge médicalement pour le dépistage et le traitement de la syphilis (ou d’une autre Infection sexuellement transmissible) si nécessaire.

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