Notre cerveau se reconstruit jusqu’à la fin

C’était un dogme inébranlable : notre système nerveux se bâtit pendant l’enfance et, dès la fin de l’adolescence, c’est fini, nous devrons nous débrouiller notre vie durant avec le même stock de neurones – promis à une sénilité quasi automatique au-delà d’un certain âge, quand le stock se trouvera épuisé. Mais voilà, les neurobiologistes ont découvert que ce dogme était faux.

Tant qu’il y a de la vie, tout se renouvelle, y compris le système nerveux – à condition de le faire fonctionner, en agissant, en communiquant, en réfléchissant… ou en méditant  ! En fait, c’est toute une vision rigide de la vie qui s’efface depuis quelques années. Comme si les cadres dogmatiques qui encadraient notre compréhension du vivant depuis un siècle et demi (normal après tout, la biologie est une science très jeune) se dissolvaient peu à peu, pour laisser place à une vision bouillonnante, incroyablement créative et même vertigineuse : la plasticité de la vie est telle qu’on ne sait plus où cela s’arrête. Des biologistes comme Albert Jacquard affirment qu’en réalité, il n’y a pas de différence entre l’animé et l’inanimé. D’autres, comme Jean-Claude Ameisen, démontrent que la mort est en réalité un outil de la vie : c’est elle qui « sculpte » les formes vivantes dans l’indifférencié.

D’autres encore, comme Henri Atlan, nous préparent à accueillir des formes d’humanité inconcevable, élaborées dans des utérus artificiels ! Après avoir désenchanté le monde, partout, les scientifiques le réenchantent… même si, pour nous, simples citoyens, cela ressemble parfois, comme chez l’enchanteur Merlin, à de la sorcellerie.

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Fécondation in vitro, clonage, manipulation génétique, séquençage du génome humain, tout va si vite que nous sommes complètement dépassés. N’est-ce qu’un mauvais cap à passer ? Se pourrait-il que les percées foudroyantes des sciences du vivant soient vraiment porteuses d’espoir ?
Pour tenter de faire le point, nous sommes allées à la rencontre du neurobiologiste Hervé Chneiweiss, directeur de recherche au CNRS, professeur au Collège de France, membre du comité éthique de l’INSERM, conseiller pour les sciences du vivant auprès du Ministre de la Recherche entre 2000 et 2002, auteur avec Jean-Yves Nau, journaliste au Monde, de Bioéthique, avis de tempêtes (éd. Alvik). Avis de tempête ? Un cap à passer, disions-nous. Capelez vos cirés ! 

N C : Autrefois, la biologie et les neurosciences nous émerveillaient. Aujourd’hui, elles font plutôt peur, alors qu’a priori, elles visent quand même à soigner. Comment s’y retrouver ?

Hervé Chneiweiss : Nous traversons un passage difficile parce nous en savons aujourd’hui beaucoup plus. Or, la science commence toujours par désenchanter le monde… avant de le réenchanter. Il faut comprendre que la biologie a fini par entièrement s’intégrer au grand courant de la démarche scientifique, où l’on passe de l’approximation à l’accumulation des connaissances. Grâce au microscope optique ou électronique, on a pu observer les cellules, leur développement, leurs assemblages. Le séquençage du génome humain – grand rêve de quelques pionniers lancé le lendemain même du jour où Armstrong mettait le pied sur la lune, quand James Watson (Découvreur, avec Francis Crick, de la structure de l’ADN, en 1953. Prix Nobel en 1962.) a convaincu les autorités d’en faire la « next frontier » du rêve américain – a été réalisé deux à trois fois plus vite que prévu. Avec, au passage, la première aventure industrielle menée par la recherche fondamentale (qui n’en a pas été dépossédée comme avec l’atome), et même un moratoire d’un an sur les recherches, décidé en 1974 à la suite d’une rencontre, à Asilomar en Californie, de tous les scientifiques travaillant sur la génétique. Une année à réfléchir aux enjeux éthiques et à mettre au point les protocoles de confinement des labos ! Bref, on a fait entrer la vie dans le monde technique, où tout est mis à plat, révélé. Les questions éternelles (d’où vient la vie ? pourquoi vit-on ?), simples au départ, ne relèvent plus du « grand mystère de la vie » dont parlaient les théologiens. Du moins en apparence ! Car une fois que l’on a dit cela, tout le mystère réapparaît : on découvre qu’il n’y a rien de pré-déterminé vraiment, rien de pré-écrit vraiment, mais un ensemble de possibles.

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Comment passe-t-on d’une cellule d’un centième de millimètre – où se trouve cependant un ruban d’ADN mesurant, déplié, environ un mètre – à un individu fait de centaines de milliards de cellules assemblées à peu près correctement en organes, qui va vivre environ 90 ans, interagir avec son environnement, se nourrir, aimer, penser, et tout ça avec des molécules ? Comment est-ce possible ? Les questions éternelles restent les mêmes, avec ceci de merveilleux : le mystère n’est plus « fermé », on a posé le pied sur un continent nouveau, l’atome conduit au quark appelé « charmant » ou « étrange », la cellule montre qu’il ne suffit pas d’avoir lu ses gènes pour comprendre comment elle marche, tout comme il ne suffit pas de voir l’activité du cerveau pour comprendre la conscience – ou de connaître les lettres pour faire de la poésie.

N. C. : En entrant dans l’ère de la complexité, la biologie ne fait-elle pas exploser tous ses dogmes ?

H. C. : Si ! À chaque découverte, un dogme explose. Quand j’étais étudiant, on considérait le gène, constitué d’ADN, comme une simple unité de codage des informations permettant, via l’ARN-messager, de produire une protéine. Gène, ARN, protéine, chacun avait sa fonction, comme un interrupteur allumé ou éteint. C’était simple. On sait aujourd’hui que la moindre protéine interagit avec une centaine d’autres, en fonction d’une multitude de facteurs qui lui donnent une formidable palette d’expressions, comme un être humain que l’on trouve habillé différemment selon les lieux, les époques de l’année ou de la vie. Quant à l’ARN, on a découvert qu’il n’était pas seulement un intermédiaire entre l’information génétique et la protéine. Il existe plusieurs ARN, et chacun a un sens. Certains fragments, les SIRNA (small inhibitory ribo nucleic acid) peuvent même empêcher l’expression des autres… Inutile de dire que le gène lui-même se révèle d’une complexité extrême, bien loin de l’idée : un gène = une fonction !

N. C. : Et du côté du cerveau ?

H. C. : C’est la même chose : les dogmes s’écroulent et ça change tout ! On vivait depuis 1904 dans le dogme du neurone : la cellule qui transmet l’information, c’est le neurone – soit seulement 10 à 15 % des 500 milliards de cellules du cerveau. Le reste – la « glie » – a été considéré pendant un siècle comme du remplissage. Il fallait bien que ça tienne, elle était là pour ça. Or, pas du tout ! On sait aujourd’hui que les cellules gliales entrent en interaction avec les neurones, codent de l’information de façon spécifique, interagissent les unes avec les autres et provoquent, quand elles se dérèglent, l’immense majorité des maladies neurologiques. Les astrocytes, qui constituent la majorité de ces cellules gliales, jouent un rôle primordial dans la constitution de l’architecture cérébrale au cours du développement : ils servent de « rails » lors de la migration des neurones immatures vers les couches externes du cortex. Par ailleurs l’astrocyte est le seul lieu de stockage du glucose dans le système nerveux, donc la seule source énergétique des neurones.

N. C. : L’idée selon laquelle nous n’utilisons que 10 % de notre cerveau est donc fausse également ?

H. C. : Tout comme celle disant que l’on naît avec un stock de cellules à peu près fixe, avec quelques ajustements jusque vers l’âge de trois ans et qu’ensuite, jusqu’à sa mort, on va conserver ce capital – tout en l’usant ! Ce n’est pas vrai du tout, nous renouvelons des cellules pendant toute notre vie, grâce aux fameuses cellules souches présentes dans tous nos organes. Nos os se remanient sans arrêt, notre tube digestif change chaque semaine. Mieux , notre système nerveux lui-même a sa plasticité : chaque neurone remodèle en permanence son « arbre dendritique » – l’endroit où il reçoit de l’information – sous l’influence des cellules gliales, qui déterminent quelle synapse doit être mise en place ou remaniée pour travailler avec plus d’efficacité. Plus encore : deux zones du cerveau (la zone sous-ventriculaire et la zone sous-granulaire de l’hippocampe) abritent des cellules souches qui donnent naissance à de nouveau neurones tout au long de la vie, y compris à l’âge adulte. Il existe également des cellules souches adultes capables de donner naissance aux différentes lignées cellulaires du système nerveux central, dont des neurones, dans d’autres régions du cerveau (le striatum, la moelle épinière). Toutefois ces cellules restes inactives tant que tout est normal dans la physiologie du système nerveux. D’où une idéée simple : l’environnement local conditionne la capacité des cellules souches à proliférer et à se différencier.

Autrement dit, cette nouvelle complexité nous montre que les mécanismes d’apprentissage sont infiniment moins déterminés qu’on le pensait. Nous pouvons continuer d’apprendre jusqu’à un âge très avancé, et même jusqu’à la fin de notre vie, aucune fatalité ne s’y oppose. Tant que nous nous servons de notre système nerveux central – en agissant, en communiquant, en réfléchissant – notre réseau de cellules gliales continue d’établir de nouvelles passerelles synaptiques entre nos neurones, et ceux-ci peuvent même, dans certains cas, se renouveler !

N. C. : Dans un livre qui vient de sortir, le biologiste Joël de Rosnay explique qu’en fait, tout notre organisme est conçu pour durer beaucoup plus longtemps que prévu et qu’un humain prenant soin de lui-même et menant une vie pacifique et joyeuse pourrait vivre 140 ans ! On en vient à se demander pourquoi, finalement, on vieillit ?

H. C. : Voilà une question qui reste entière. Mais la biologie ne répond pas au pourquoi, elle essaye de révéler ce qui existe. Et là, un autre dogme s’écroule ! Longtemps, on a considéré que la mort de nos cellules était une dégénérescence, un épuisement : une force vitale semblait présente au départ, puis elle s’épuisait, et quand elle était épuisée, comme une batterie ou une bougie consumée, on s’éteignait. En réalité, dans la majorité des cas, la mort cellulaire est un phénomène actif et programmé et non une lente décrépitude. Chaque cellule contient, situés aux extrémités de ses chromosomes, des groupes de molécules qui mesurent son temps de vie. Ces « télomères » sont renouvelés, mais un peu moins à chaque cycle, quand il y a des cycles, ou au fur et à mesure de la vie, pour les neurones. Quand ils sont devenus très courts, une cascade d’événements de signalisation ordonne à la cellule de mourir. C’est processus actif – il consomme de l’énergie ! Présente depuis le début de la vie jusqu’à la fin, cette mort cellulaire programmée – ou apoptose – est absolument essentielle et nécessaire à la vie. C’est grâce à elle, par exemple, que nous avons des doigts. Dans l’utérus de notre mère, nous avons d’abord un seul os formant une main palmée, et ensuite, par régression des cellules interdigitales, les doigts apparaissent, littéralement « sculptés » par la mort cellulaire ! Programmée, celle-ci est aussi le premier mécanisme de défense immunitaire – elle remonte aux levures et à certaines amibes des débuts de la vie sur terre. La cellule infectée par un virus enclenche son programme de suicide pour détruire son propre ADN, et donc l’ARN du virus, prévenant ainsi la contamination. Enfin, ce sont les déraillages de la mort programmée qui donnent les tumeurs, ce qui nous permet de découvrir de nouveaux mécanismes pour comprendre comment apparaissent les cancers. Les maladies neurodégénératives comme celles de Parkinson ou d’Alzheimer, quant à elles, semblent dues à un non-renouvellement cellulaire causé par un dérèglement de la cellule souche. On observe aussi des dégénérescences par toxicité, quand les cellules gliales ne recapturent plus certaines substances qui leur permettent d’interagir avec le neurone et qui, en s’accumulant, le font mourir. L’intrication de ces différents phénomènes amène la disparition d’un certain nombre de neurones, et quand le niveau de renouvellement n’est plus en faveur d’une compensation à l’identique, arrive le vieillissement que l’on observe.

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On ne sait donc pas pourquoi on vieillit. Mais, puisque l’on constate que c’est un phénomène programmé et actif, il n’est pas interdit de penser qu’il a été sélectionné au cours de l’évolution pour permettre un meilleur renouvellement collectif. Peut-être – c’est une hypothèse – laisser des gens de 120 ans se reproduire donnerait-il plus de mutations dans le génome, mettant en péril l’espèce ? Ce n’est donc ni « parce que c’est bien » ni « parce que c’est mal », c’est simplement parce que ça a marché comme ça. Là encore, nous observons, nous n’inventons rien. Mais cela change notre conception du monde, de nous rendre compte que le vieillissement n’est pas un épuisement.

N. C. : Parmi innovations les plus spectaculaires qui nous viennent de la biologie, figure l’utérus artificiel dont parle Henri Atlan, qui nous dit peu ou prou : « Le jour où il sera au point pour les animaux, comment voudriez-vous interdire aux femmes de l’utiliser ? Ce ne serait pas démocratique ! » Pour vous, qui êtes l’un des gardiens officiels de l’éthique en matière de biologie, en France, que faut-il en penser ?

H. C. : Pour certains, comme l’ethnologue Maurice Godelier, cette innovation s’inscrit dans la logique de l’évolution sociale. Nous sommes ici à la croisée de trois révolutions. 1°) Autonomisation de l’enfant : autrefois soumis à ses parents, il est devenu une personne à part entière, avec des droits reconnus ; 2°) Dissociation entre sexualité et reproduction biologique : l’homosexualité par exemple, hier crime contre la nature, est devenue un comportement social admis ; 3°) Dissociation entre reproduction et biologie naturelle : on obtient des œufs in vitro, le diagnostic préimplantatoire permet de repérer des maladies incurables, etc. Si vous combinez ces trois phénomènes – et compte tenu de la demande grandissante de sécurité – la question devient : jusqu’où pousser l’autonomie de l’enfant et son droit au bonheur ? Pourquoi lui faire prendre le risque de se développer dans le ventre d’une mère qui n’a peut-être pas tous les bons paramètres biologiques ? Pourquoi, dans un monde où la sexualité est distinguée de la parentalité, refuser celle-ci aux homosexuels ? On voit qu’il s’agit là de choix sociaux. On peut envisager, par exemple, qu’un jury choisi par la société sera chargé un jour de déterminer si un couple fera de bons parents. Je ne dis pas que ce sont mes choix, mais que tout ceci n’est pas de la science-fiction. Sociologiquement, cela se passe en ce moment, là, sous nos yeux ! Le diagnostic préimplantatoire en donne une preuve médicale et la banque de sperme de prix Nobel une caricature.

Cela dit, il ne faut pas brûler les étapes et céder au fantasme. La question qui se pose aujourd’hui, c’est de permettre à tous ceux qui en éprouvent une souffrance de pouvoir faire des enfants dans de bonnes conditions. Pour cela, il faudrait replacer le biologique là où il est, et autoriser la recherche sur les cellules souches issues d’embryons conçus in vitro. L’interdiction actuelle donne un avantage disproportionné à la protection de ces embryons par rapport à la réalité d’un enfant à naître. La conception déterministe qui veut qu’un œuf fécondé soit déjà un être humain en puissance est, de plus, biologiquement fausse. Elle va dans le sens contraire des connaissances acquises et de la pensée évolutionniste qui en découle, où c’est l’histoire de l’individu qui fait l’individu. D’ailleurs, dans la procréation assistée, c’est bien la volonté parentale qui a le pouvoir de faire de l’œuf fécondé un être humain potentiel : les embryons surnuméraires sont congelés, puis détruits au bout de cinq ans. Leur permettre de servir la recherche ne serait-il pas une façon de respecter le projet humain dont ces cellules étaient porteuses au départ, au lieu de les mettre à la poubelle ?

N. C. : Vaste débat, où les voix des politiques, des philosophes et des religieux se mêlent à celles des scientifiques. Quant aux citoyens, prétendre qu’ils peuvent participer à un débat démocratique sur ces questions semble relever de la gageure : elles sont brouillées par tant de passions, y compris de la part des savants ! De ce point de vue, ne trouvez-vous pas positif l’intérêt mutuel que se portent depuis quelque temps les bouddhistes proches du Dalaï Lama et les chercheurs en neurologie ? Cela ne contribue-t-il pas à calmer les esprits ? Vous savez que le Dalaï Lama inaugure le congrès de Washington, organisé par la Société des neurosciences américaine, qui réunit une trente mille scientifiques de tous les pays…

H. C. : Bien sûr ! J’y serai et je suis fan d’avance, je suis sûr que ce sera lumineux et passionnant (Cet entretien a eu lieu quelques jours avant le congrès de Washington, en novembre 2005). Mais il faut clairement faire la part des choses. Il y a toujours une conférence d’intérêt général au début de ce congrès, donnée par une personnalité importante, et c’est toujours passionnant. J’ai des souvenirs émus de l’intervention de Stephen Jay Gould, le grand évolutionniste, il y a quelques années. Le Dalaï Lama me semble témoigner à la fois d’un grand intérêt pour la science et d’une belle ouverture d’esprit. Il organise chaque année, en Inde, une conférence avec des scientifiques et il a récemment déclaré dans la revue Nature : « Si un jour, la science découvrait quelque chose qui entre en contradiction avec la religion, il faudrait revoir la religion. » Je trouve ça courageux et ce qu’il dit me passionne… sur le plan humain général, évidemment pas sur le plan scientifique.

N. C. : Pourtant, vous savez bien que l’on a mené toutes sortes d’expériences sur le cerveau de personnes en train de méditer et qu’il en est apparemment ressorti des conclusions frappantes. Entre autres, les grands méditants auraient la « zone de vigilance » de leur cerveau en pleine activité, alors que s’endormirait au contraire la zone qui leur permet de distinguer le moi du non-moi…

H. C. : Certes, grâce aux formidables progrès de l’imagerie cérébrale fonctionnelle, on sait désormais observer les réseaux de cellules que le cerveau utilise pendant une activité intellectuelle. Mais, outre les conditions de l’expérience (qui sont arbitrairement fixées par l’expérimentateur), n’oublions pas que l’on observe alors le cerveau en entier (cette machine qui ne s’arrête jamais et consomme environ un tiers de l’énergie produite par notre organisme), et ceci de façon indirecte (on ne regarde pas l’activité du neurone mais sa consommation d’énergie, c’est-à-dire l’activité des cellules gliales qui l’entourent). Or, il faut platement l’avouer : nous ne savons pas au juste ce qu’est l’activité cérébrale ! On a toujours tendance à penser qu’une zone qui consomme plus d’énergie est plus active, donc plus importante. Mais les zones silencieuses sont peut-être tout aussi importantes, par leur façon d’être silencieuses ou par leur timing. Les phénomènes les plus apparents ne sont pas forcément les plus importants. J’en reviens à mon exemple de tout à l’heure : si nous n’avions pas de « trous » entre les doigts, nous serions impuissants. Le vide est aussi important que le plein.

Alors, prétendre avoir localisé dans un groupe de neurones la « zone du regret », ou la « zone de la prise de décision », ou celle « de l’homosexualité » ou encore celle « de la méditation », c’est faire la même bêtise que l’inventeur de la phrénologie au début du XIX° siècle, le physiologiste suisse Franz-Joseph Gall : parti d’une bonne idée – le cerveau est un organe au même titre que les autres, il faut regarder comment il fonctionne -, il s’était mis à chercher à la surface de celui des mathématiciens… la bosse des maths ! Chercher la « zone des maths » sur une image corticale, c’est inventer une nouvelle phrénologie. Oui, la partie frontale du cerveau est particulièrement impliquée dans des tâches complexes nous mettant en rapport avec d’autres individus : tâches sociales, réflexion, prise de décision à long terme. Oui, l’amygdale, cette petite amande au centre du cerveau, est impliquée dans la perception de nos réactions viscérales, et donc plutôt liée à des phénomènes émotionnels. L’intéressant, c’est de se demander où cette connaissance mène et non de se dire : « Puisque l’amygdale est active quand on prend des décisions financières, c’est que celles-ci relèvent du registre émotionnel » ! Seuls les margoulins pensent qu’en mettant une fille nue à côté d’un produit, on déclenche une réaction de l’amygdale qui stimule l’acte d’achat !

N. C. : Il existe pourtant des firmes de « neuromarketing », par exemple à Atlanta, financées entre autres par Coca-Cola !

H. C. : Mais ça ne marche pas. Certes, on peut créer de l’émotion et déclencher l’activité de l’amygdale, et tenter de « vendre du temps de cervelle disponible ». Mais ça n’a rien à voir avec ce que les neurosciences sont capables de dire du fonctionnement cérébral.

N. C. : Diriez-vous que les neurosciences soulèvent moins de questions éthiques que le clonage ou les manipulations génétiques ?

H. C. : Certainement pas ! Je suis d’ailleurs en train d’écrire un livre sur ce sujet, car je crois qu’il faut recadrer le débat. Les neurosciences posent des questions cruciales, qui n’ont simplement pas encore été abordées. Prenons un exemple simple, déjà actuel : le syndrome des enfants agités ou « déficit attentionnel avec état d’agitation ». Les bonnes nomenclatures psychiatriques disent qu’il peut toucher 5 a 7 % des enfants, surtout des garçons. Or, dans les banlieues favorisées de Washington, plus de 30% des garçons sont traités par la ritaline, le médicament servant à soigner ce syndrome. Etrange, une telle concentration ! A l’évidence, dans ces quartiers, on veut des enfants sages. Dès qu’un enfant est un peu remuant ou embête la maîtresse, hop ! on l’envoie chez le psychiatre et on le met en traitement. On a quitté le champ des connaissances du cerveau et de leur application médicale, pour entrer dans le contrôle des comportements. On n’est plus dans la science, mais dans l’action sociale. Ou même dans la politique, si l’on songe aux antidépresseurs qu’on pourrait mettre dans la nourriture comme on ajoute du calcium dans les cornflakes. On serait tous heureux, bien, mieux… Et demain, si l’on trouve des molécules pour améliorer la mémoire et soulager la maladie d’Alzheimer, comment en encadrer l’utilisation pour améliorer nos performances ? Qui empêchera un juge de les prescrire pour que des témoins se souviennent mieux ? Ne pourrait-on pas employer l’imagerie cérébrale ou quelques molécules pour que les méchants terroristes parlent tout de suite ? Ou implanter des prothèses, au début pour corriger un tic, ensuite pour penser plus vite ou autrement ?

N. C. : Comment, et où, fixer la limite ?

H. C. : Voilà ! Et mon rôle de scientifique n’est certainement pas d’essayer de la fixer, il est de développer les connaissances et de les mettre à la disposition du plus grand nombre, en essayant d’éclairer sur leurs applications potentielles. C’est à la société de décider, et c’est là que le problème se pose : les gens veulent être informés, et en même temps ils ont peur de faire des choix et demandent : « Qu’est-ce qui est le mieux ? » Certains scientifiques sont tentés de répondre, mais ce mieux ne sera jamais que le mieux… pour eux. Beaucoup de gens s’en contentent. Mais le vrai et bon usage de la démocratie, c’est de comprendre, de s’informer, d’argumenter, de débattre et, à un moment donné, de faire des choix collectifs.

cerveauN. C. : Mais pour donner les bons conseils, le mieux placé n’est-il pas « celui qui sait » ?

H. C. : Celui qui sait n’en sait toujours qu’un bout ! Il faut donc, déjà, une pluralité de l’expertise. De plus, la science est une dynamique : le savoir d’aujourd’hui n’est qu’une partie du savoir de demain, qui le validera ou le remettra en cause. Donc, en tant qu’expert, d’une certaine façon je suis toujours un expert du passé. « La prévision est un art difficile, surtout quand il s’agit de l’avenir », disait Alphonse Allais. C’est vrai en science aussi : à partir des données d’aujourd’hui, je peux donner les hypothèses qui sont formulées sur l’avenir. Mais ensuite, il faut des choix sociaux, objectifs, ou alors ce sont des choix « par défaut », comme pour le projet de fusion nucléaire Iter, auquel aucun physicien n’est favorable aujourd’hui.

N. C. : Si nous avions dix ou douze ans, pourrions-nous nous enthousiasmer pour la science d’aujourd’hui ?

H. C. : Bien sûr ! Mais il faudrait, pour commencer, que nos éducateurs ne nous dégoûtent pas ! Il faut utiliser la science à l’école pour émerveiller, ouvrir sur le monde, faire prendre conscience des problèmes, et non pour sélectionner et castrer les enfants en leur disant : « Vous n’êtes bons que si vous avez de bonnes notes en maths. » Tant qu’il y aura cette vision monstrueuse – la science ne serait pas une culture comme les autres, mais un outil de sélection – on aura de plus en plus de mal ! Les scientifiques ont d’ailleurs une responsabilité : mal considérés, sous-payés, suspectés de tous les crimes, ils ont un petit côté revanchard, « moi j’étais bon en classe », qui n’arrange rien.

Par Hervé Chneiweiss

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