Naissance du Principe d’Inoculation 

Quand le XVIIIè siècle se termine et quand, en France, l’Ancien Régime disparaît, le mouvement vers la connaissance scientifique est, dans tous les domaines, en pleine évolution ; les grandes écoles créées sous la Convention et le Consulat ne feront qu’accélérer ce mouvement. Or tout se tient en sciences et l’on va voir au cours du XIXè siècle la médecine s’aligner peu à  peu sur les progrès des autres disciplines. Tout le travail, souvent stérile, accompli depuis l’aube des civilisations va nourrir une science médicale véritable, sûre de ses méthodes et consciente des buts qu’elle poursuit ; en cent cinquante ans, après vingt-cinq siècles de stagnation, on connaître des résultats prodigieux.

Quand une ère nouvelle s’ouvre ainsi, il arrive qu’un grand événement caractéristique en marque le début et en soit en quelque sorte le symbole. On a vu aux premières années du XVIIè siècle, la découverte d’Harvey    annoncer pour les sciences expérimentales le début d’un remarquable essor. De même, à l’origine de la médecine vraiment scientifique, se dresse, comme une colonne votive, l’étonnante découverte de Jenner, si en avance sur toutes les idées médicales du temps.

On se représente mal aujourd’hui le fléau qu’avait été jusque-là la variole, une des malades les plus meurtrières qu’aient connues les siècles passés. Il est difficile de donner des chiffres sûrs pour des époques où il n’existait pas de statistiques sanitaires. Si Voltaire a parlé de vingt mille morts à Paris en 1723, à l’abbé Chappe de seize mille à Naples en 1768, il ne faut voir là qu’une indication, mais elle est insuffisamment éloquente, même si on ne la prend pas au pied de la lettre. On a dit aussi que, u cours des XVIIè et XVIIIè siècles dans l’ensemble de l’Europe, la variole a été responsable de 5 à 10 % de la mortalité générale. Enfin, La Condamine (Charles-Marie de) a écrit que la variole détruit, mutile ou défigure plus du quart du genre humain.

linoculation

On comprend dans ces conditions l’intérêt qu’ont pu susciter les diverses tentatives de traitement d’une aussi grave maladie et on ne s’étonnera pas que la pratique de l’inoculation ait soulevé pendant une grande partie du XVIIIè siècle des discussions passionnées. L’inoculation est née d’un fait d’observation populaire, à savoir qu’on ne contracte pas deux fois la variole ; la variole est une maladie immunisante comme on dit aujourd’hui. Si donc on peut donner artificiellement à des sujets sains une forme bénigne de la maladie, on les mettra à l’abri des risques d’une contamination accidentelle ultérieure. C’est cette pratique qui constitue ce qu’on a appelé l’inoculation.

L’histoire de l’inoculation remonte très loin dans le temps et l’honneur d’avoir imaginé le principe des vaccinations doit rester anonyme. L’inoculation était une pratique traditionnelle en Chine et aux Indes qui sont les berceaux de la variole. Il semble qu’on y inoculait surtout les enfants qui font en général des formes plus légères. Quand la maladie s’est répandue en Asie Mineure puis en Europe, diverses peuplades orientales ont connu l’inoculation. On raconte qu’elle était surtout pratiquée chez les Circassiens, grands marchands de femmes, qui en inoculant des fillettes, pensaient préserver leur beauté et faciliter ainsi leur entrée rémunératrice dans les harems.

On inoculait la variole à Constantinople au XVIIè siècle et c’est de là que cette pratique a gagné l’Europe, grâce à la femme de l’ambassadeur d’Angleterre, Lady Montagu. On trouve dans ses lettres, en même temps qu’un plaidoyer chaleureux, des détails pittoresques sur cette première période de l’inoculation. « La petite vérole, écrit-elle dans une  de ses lettres, datée de 1718, est tout à fait inoffensive, grâce à l’inoculation. Il ya une classe femmes âgées qui font profession de cette opération. En septembre, quand els grandes chaleurs sont passées, on envoie se demander les uns aux autres si quelque membre de la famille a envie de prendre la petite vérole. L’affaire est traitée comme une partie de plaisir…. Les enfants jusqu’au huitième jour puissent d’une santé parfaite. Alors la fièvre commence à les saisir, ils gardent le lit deux jours, bien souvent trois. Il est rare qu’ils aient plus de vingt à trente boutons au visage ; ils ne sont jamais marqués… Chaque année des milliers de personnes subissent cette opération… Il n’y a pas d’exemple que quelqu’un en soit mort ».

L’ambassadeur de France disait de même : qu’on prend à Constantinople la petite vérole, comme en d’autres pays on prend les eaux.

mary

Mary Wortley Montagu (1689-1762)

Rentrée en Angleterre et prêchant d’exemple, Lady Montagu fit inoculer ses enfants ; la méthode se répand ensuite dans ce pays. En 1721 on inocule six condamnés à mort qui sont graciés après le succès de l’opération ; puis des enfants abandonnés et enfin deux membres de la famille royale. Malgré l’opposition de certains médecins comme Douglas, qui en 1730 la condamnait formellement, l’inoculation se propagea en Angleterre au point qu’on construisit dans le Middlesex un hôpital spécial pour les inoculés et la méthode resta en faveur jusqu’à la découverte de Jenner

En France, les résistances furent plus vives. La Sorbonne condamna l’inoculation qui fut au contraire défendue par les Encyclopédistes. De nombreux ouvrages furent publiés pour ou contre la méthode ; toute cette littérature est tombée dans l’oubli, sauf la onzième des Lettres philosophiques de Voltaire sur l’insertion de la petite vérole et l’apologie prononcée en 1754 par La Condamine à l’Académie des Sciences et qui fit grand bruit. On en trouve encore un écho dans le discours de réception à l’Académie français de l’abbé Delille qui,  en 1774 eut à prononcer l’éloge de La Condamine à qui il succédait ; On y lit à propos de l’inoculation cette phrase qui marque bine le faux bel-esprit d’une partie de la société vers la fin du XVIIIè siècle.

Ce ne serait point à moi à prononcer sur cette grande question… je remarquerais simplement que l’inoculation a pour elle deux grandes autorités, la Circassie et l’Angleterre ; je veux dire le pays de la philosophie et celui de la beauté.

Peu après, Tronchin fut appelé de Genève pour inoculer les deux enfants du duc d’Orléans ; on a dit à l’époque que Sénac, qui était le médecin du duc, avait pris parti pour l’inoculation par hostilité envers la Faculté de Paris, qui n’avait pas admis la validité de sa thèse passée devant la Faculté de Montpellier.

Le triomphe de la méthode en France fut marqué par l’inoculation en 1774 de Louis XVI ainsi que de ses deux frères et de la comtesse d’Artois. Louis XV venait de mourir de la variole et la crainte de perdre le nouveau roi fut assez forte pour emporter toutes les résistances ; l’inoculation a connu alors une grande vogue. Un petit fait en témoigne ; une célèbre artiste capillaire, Rose Bertin, lança a mode d’une coiffure à l’inoculation, haute construction où l’on voyait le « monstre variole » terrassé par le serpent du caducée médical. Dans l’ensemble l’inoculation paraît avoir donné peu d’accidents. Dans l’hôpital spécial du Middlesex, sur mille huit cents inoculés, il n’y eut que six cas mortels. Il se peut que cette proportion ait été plus forte dans a pratique particulière des médecins dont la technique était fort empirique. Lady Montagu donne de curieux détails sur la façon dont on pratiquait l’inoculation en Turquie :

La vieille matrone arrive munie d’une coquille de noix, pleine de la matière de la petite vérole et vous demande quelle veine il vous plaît de faire ouvrir. Tout de suite, celle que vous présentez est ouverte au moyen d’une longue aiguille e ton insinue dans le vaisseau toute la matière dont est imprégnée la pointe de l’instrument ; après cela elle bande la plaie en appliquant un fragment creux de coquille.

On inoculait généralement au bras ou à la jambe ; toutefois les femmes grecques se faisaient souvent inoculer au front, aux deux bras et au milieu de la poitrine, pour rappeler le signe de la croix.

en-croix

Dans ces conditions divers accidents devaient aisément se produire. Mais il est probable qu’ils ont été exploités par les adversaires de la méthode comme le sont souvent aujourd’hui ceux des diverses vaccinations. Néanmoins, l’inoculation restait aveugle et il faudra attendre longtemps avant que les méthodes scientifiques et sûres d’atténuation de la virulence microbienne permettent d’immuniser contre une maladie, sans risquer d’en donner une forme évolutive et parfois mortelle. La carrière de l’inoculation a été rapidement arrêtée par la découverte de Jenner, la vaccination.

Le mot vaccination a pris pour nous le sens général d’immunisation contre diverses maladies. Mais à l’origine il était en rapport avec sa signification étymologique puisqu’il s’agissait de communiquer à l’homme une maladie de la vache grâce à laquelle on ne pouvait plus contracter la variole. Cette maladie commune à diverses races d’animaux est caractérisée par une éruption pustuleuse qui siège en particulier sur les pis de la vache ; on la nommait vaccine en France et cow-pox en Angleterre.

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