L’action des Doctrines sur les opinions

 

 

Les encyclopédistes en particulier n’ont pas toujours su s’abstraire de leurs préoccupations doctrinales. Il y eut sur un point particulier une amusante controverse entre Grimm et Voltaire qui illustre l’action des doctrines sur les opinions dans une matière scientifique. Voltaire avait publié sous le nom de La défense de mon oncle, un ouvrage supposé écrit pas le neveu d’un certain abbé Bazin soi-disant auteur d’une Philosophie de l’Histoire. Entre autres déclarations, Voltaire soutient que rien ne s’engendre par la putréfaction.

Si une épaule de mouton se pourrit par les grandes chaleurs, dit-il, et s’il en sort des vers, c’est qu’une mouche y a déposé ses œufs. Mais enveloppez bien cette épaule, empêchez les mouches d’en approcher, et il n’en sortira plus de vers ». 

Il y a là une admirable préscience des vérités démontrées par Pasteur et on imaginerait que les grands esprits du temps y eussent applaudi de toutes leurs forces. Bien au contraire, Grimm n’a pas assez de sarcasmes pour le neveu de l’abbé Bazin.

Quel raisonnement dit-il, Quel défaut choquant d’expérience ! Je vous assure qu’il en sortira également des vers, un peu plus tard seulement, parce que vous aurez gêné l’action de l’air et retardé le moment de la décomposition »

Et il s’appuie sur des expériences qui rappellent singulièrement les objections que faisait Pouchet à Pasteur. Puis il montre le bout de l’oreille métaphysique : « Je sais bien, que cette opinion que la putréfaction ne peut rien produire tient immédiatement au système religieux de l’auteur. M.Bazin est zélé déiste et il craint qu’en admettant la proposition contraire, on en tire des arguments contre une cause première intelligente, créatrice et conservatrice de l’univers« .

On sait que chez les Encyclopédistes, Voltaire passait pour fâcheusement entachés de déisme. Et c’est aussi pour des raisons de partisan, que Grimm soutient la légitimité des naissances au-delà de dix mois contre Louis, secrétaire perpétuel de l’Académique de Chirurgie. On voit que même les esprits éclairés peuvent errer quand ils accordent plus à leurs passions idéologiques qu’au raisonnement scientifique désintéressé.

On comprend aisément que les hommes du XVIIIè siècle aient eu la curiosité de la médecine ou de la physiologie. On s’étonne davantage que l’anatomie ait pu les passionner en dehors de quelques spécialistes. C’est pourtant ce qui arrive à une certaine demoiselle Bitheron, vieille fille laide, dévote et pauvre. Sa passion était de voir disséquer des cadavres ; elle imagina ensuite de faire des anatomies artificielles reproduisant soit le corps entier avec toutes se parties externes ou internes, soit des organes isolés. « Que vous examiniez l’intérieur de la tête, ou le poumon ou le cœur ou quelqu’autre partie noble, vous les trouverez imités avec tant d’exactitude que vous aurez de la peine à distinguer l’art de la nature« . Comme le disait le chevalier Pringle : « Mademoiselle, il n’y manque que la puanteur« .

au-musee

Mlle Bitheron a ainsi créé le premier musée anatomique et les médecins qui profitent aujourd’hui des moulages du musée Dupuytren ou du musée de Saint Louis peuvent donner une pensée reconnaissante à la pauvre fille qui, à cinquante ans et avec une rente de douze à quinze cents francs par an, ne vivait que pour l’anatomie.

La faiblesse des connaissances médicales rendait la pratique des médecins bien difficile et bien aléatoire. Il est malaisé d’exercer avec cœur quand on se sent impuissant. Le niveau des études était médiocre dans les facultés restées longtemps entachées de scolastique et plus attachées à défendre le passé qu’à préparer l’avenir. La faculté de Paris s’est signalée par son intolérance pendant tout le XVIIè siècle et n’a pas énormément progressé au XVIIIè. Paris et Montpellier se jalousaient et, d’une faculté à l’autre, les titres de docteur n’étaient pas valables. Théophraste Renaudot en fit l’amère expérience lorsque, après avoir passé sa thèse à Montpellier et exercé quelque temps à Loudun, il vint s’installer à Paris au début du règne de Louis XIII. C’était un esprit supérieur plein d’idées neuves. Il est surtout connu pour avoir créé le premier journal français, la Gazette, d’abord hebdomadaire et dont le premier numéro parut le 30 mai 1631.

la-gazette

La Gazette de Théophraste Renaudot, premier journal créé en France en 1631, est l’ancêtre du Journal Officiel. (Images BNF)

 

Mais il a aussi fondé le premier Mont de Piété et le premier bureau d’annonces, organisé pour la première fois des consultations médicales gratuites qui sont les ancêtres de nos consultations hospitalières et des réunions périodiques entre médecins curieux de se communiquer les résultats de leur expérience, qui sont à l’origine des grandes sociétés médicales scientifiques d’aujourd’hui. Toutes ces idées, promises à un si grand avenir, furent parfaitement méconnues par les autorités parisiennes. Guy Patin, le doyen de la faculté de Médecine, poursuivit Renaudot d’une haine qui dura des années ; il l’appelait : le Gazétier, faisant un sarcasme de ce qui eût dû être un titre de gloire.  Il aurait voulu lui interdire l’exercice de la médecine parce qu’il n’était pas docteur de la  faculté parisienne et il n’en fut empêché que par la protection puissante de Richelieu qui, plus clairvoyant, utilisant la Gazette pour ses fins politiques. Après la mort du Cardinal, Renaudot fut poursuivi pour exercice illégal de la médecine, condamné au Châtelet et il mourut peu après, puisque dans la misère. Ses deux fils poursuivis par la même haine, durent attendre quatre ans et désavouer leur père pour recevoir enfin le bonnet de docteur.

Cette vilaine histoire paraît encore plus révoltante lorsqu’on lit dans le texte de Guy Patin les moqueries féroces dont il use vis-à-vis de son ennemi, même désarmé.

guy-patin

Au XVIIIè siècle, si la violence est moindre, le particularisme des facultés n’a pas disparu. Sénac, un des fondateurs de la cardiologie, lorsqu’il vint à Paris pour être médecin du duc d’Orléans, sollicité en vain l’équivalence de son diplôme de docteur de Montpellier et ne fut à l’abri des persécutions que lorsqu’il eut été nommé premier médecin du roi, ce qui ouvrait toutes les portes.

Ce système de cloisons ne devait pas faciliter l’information médicale ; A cette information, les gros livres ne suffisaient pas et, le besoin créant l’organe, on vit peu à peu apparaître les premiers journaux médicaux. Ce furent d’abord les comptes rendus de réunions savantes comme celles qu’avait organisées Théophraste Renaudot ; mais il n s’agissait encore que de volumes paraissant à intervalles éloignés. Les premiers essais d’un véritable journal datent de la fin du XVIIè siècle. En 1679, Nicolas de Blégny publia le premier véritable périodique sous le titre de Nouvelles découvertes sur toutes les parties de la Médecine, qui fut en 1681, remplacé par celui de Journal des Nouvelles découvertes. Cet essai eut peu de  succès et le journal mourut au bout de peu d’années. Ephémères aussi, le Journal de Médecine de l’abbé de La Roque (1693) et le Progrès de la Médecine de Brunel. En réalité, la médecine était encore trop arriérée pour fournir matière à un périodique de valeur. Ce qui n’était pas possible au XVIIè siècle va le devenir au siècle suivant. ET c’est une marque des progrès accomplis que de voir à partir de 1754, un journal prospérer définitivement sans éclipse jusqu’à la fin du siècle. D’abord prénommé Recueil périodique d’observations de médecine, chirurgie et pharmacie, il devient en 1772, le Journal de médecine, chirurgie et pharmacie et, sous cette forme il faut saluer l’ancêtre authentique de toutes la presse médicale d’aujourd’hui.

journal-de-medecine

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s