La pharmacopée chimique ou l’Antimoine, la quinine…

La pharmacopée chimique ou l’Antimoine, la quinine…

La vogue de la purge et de la saignée n’empêcha pas l’arsenal thérapeutique de s’enrichir de quelques produits utiles. C’est l’époque où la chimie faisait ses premiers pas, une chimie encore impure, n’ayant pas rompu avec les méthodes et les rêveries des alchimistes.

De divers côtés on préconisa alors une pharmacopée chimique, souvent à produits multiples, et qui, privée de toute base sérieuse, se montrait rarement efficace. Il faudra attendre trois siècles pour voir se développer une chimiothérapie légitime. A l’époque, la médecine officielle y fut en général hostile, en partie par une prudence justifiée, mais en partie par une prudence justifiée, mais en partie aussi par une crainte des nouveautés. La chimie n’y était pas vue d’un œil très favorable et l’on sait que la Faculté de Paris éleva de vives protestations lorsque Louis XIII décida la création, au Jardin du Roy, d’une chaire de chimie. Guy Patin fut à la tête de ce mouvement et ses lettres sont pleines de sarcasmes contre les chimistes. L’épisode le plus connu de cette lutte est la bataille de l’antimoine.

antimoine

L’antimoine est déjà signalé par Dioscoride, par Pline et par Galien ; on le nommait alors stimmi ou stibi et on ne l’employait que pour l’usage externe. Au Moyen Age l’antimoine fit l’objet de nombreuses études de la part des alchimistes qui le considéraient comme un des éléments de l’or et l’idée vint peu à peu de l’utiliser en médecine. Paracelse s’en fit le défenseur et les médecins allemands prônaient le vin antimonié préparé avec les crus du Rhin, riches en tartre et qui devaient ainsi contenir une certaine quantité d’émétique. Le grand promoteur de l’antimoine fut, au XVè siècle, Basile Valentin, dont on ne sait s’il fut réellement un moine bénédiction du couvent d’Erfurth en Prusse, ou le pseudonyme d’un alchimiste. Son livre ne parut qu’en 1604 et l’antimoine connut à partir de 1630 une nouvelle vogue par son mélange systématique avec la crème de tartre produisant ce qu’on appelait alors le tartre stibié, c’est à dire l’émétique. La lutte entre partisans et adversaires de l’antimoine fut violente et pittoresque, nourrie de livres et de libelles à titres tragi-comiques. Le livre de Basile Valentin s’appelle le Char triomphant de l’antimoine et, un peu plus tard, Eusèbe Renaudot publiait un Antimoine justifié et une Antimoine triomphant. Jacques Perreau ripostait par le Rabat-joie de l’antimoine, et Guy Patin ne parlait qu’avec mépris de ce qu’il nommait le tarte stygié, fournisseur du Styx.

quinquina

Le terrain était ici meilleur que dans la lutte contre Harvey, à en juger par la quatrième Satire de Boileau :

Il compterait plutôt combien, en un printemps,

Guénaut et l’Antimoine ont fait mourir des gens.

 

Ce qui n’est d’ailleurs qu’une réplique de l’épigramme adressée par Juvénal à Thémison :

Promptius expediam quot amaverit Hippia moechos

Quot Themison aegros automno occiderit uno

Le printemps a remplacé l’automne, mais la malice est la même. Les préparations antimoniées, à côté d’une action utile, semblent avoir présenté au début des dangers probablement parce que le sulfure d’antimoine est mélangé à un peu d’arsenic dont il était alors très difficile de la séparer. Mieux préparé l’antimoine a eu au XVIIIè siècle une vie paisible. Il fut de nouveau violemment attaqué par Broussais, mais définitivement réhabilité par Laennec qui employait l’émétique à doses fortes dans les affections pulmonaires aiguës. Aujourd’hui, l’émétique (antimoniotartrate de potassium) et le kermès (sulfure d’antimoine) font encore partie du Codex bien qu’on ne les emploie plus gère. Mais de nos jours l’empirisme a fait place à la chimiothérapie scientifique et l’antimoine a commencé une nouvelle existence avec le traitement de divers affections parasitaires (trypanosomiase, leishmanioses, filariose, bilharzioses).

Parmi les autres métaux on continue à utiliser le soufre et surtout le mercure. Employé pour l’usage externe par les Arabes,  on s’en servit d’abord de la même façon contre les accidents cutanés de la syphilis apparue en Europe à la fin du XVè siècle. Paracelse  fut un des premiers à l’utiliser par voie interne et le mercure est resté jusqu’au début du XXè siècle le traitement de base de la syphilis ; Van Swieten (1700-1772) l’utilisa sous forme de bichlorure dans une liqueur qui porte son nom.

van-sweeten

C’est également au XVIIè sicèle qu’apparaît la quinine, venant du Pérou. En 1637 la femme du vice-roi, la comtesse d’Elchinchon, avait été guérie par une poudre préparée avec de l’écorce de quinquina. Introduit en Europe, d’abord sous le nom de poudre de la comtesse ou poudre des Jésuites, le nouveau remède connut à la fois une grande vogue et de violentes attaques. Ici encore Guy Patin se signala par son incompréhension, traitant dédaigneusement la quinine de « poudre ignorée et indigne d’un nom ». Il fallut, pour l’imposer, la guérison de Louis XIV par un vin de quinquina que préparait l’Anglais Talbot. Le roi acheta en 1679 le secret pour quarante-huit mille livres, plus une rente viagère de deux mille, et un M. de Blégny publia en 1682, par ordre du roi, « le remède anglais pour la guérison des fièvres ». La Fontaine célébra cet événement sur les instances de la duchesse de Bouillon dans son mauvais poème du Quinquina cité plus haut : il s’y efforce d’expliquer le mécanisme de la fièvre avec une maladresse à la fois médical et poétique dont les courts extraits suivants donneront une idée :

… On suit des lois nouvelles.
Arrière les humeurs, quelles pêchent ou non.
La fièvre est un levain qui persiste sans elles
Ce mal si craint n’a pour raison
Qu’un sang qui se dilate et bout dans sa prison,
Dès qu’un certain acide en notre corps domine
Tout fermente, tout bout, les esprits, les liqueurs.
Et la fièvre de là tire son origine,
Sans autre vice des humeurs.

 

Le travail de Torti en 1712 établit définitivement la valeur du quinquina et en fixe les indications, les contre-indications et le mode d’emploi.

Le travail de Torti en 1712 établit définitivement la valeur du quinquina et en fixe les indications, les contre-indications et le mode d’emploi.

quinquina1

L’arbre lui-même ne fut observé qu’en 1737 par La Condamine et par Joseph de Jussieu qui l’accompagnait au Pérou dans l’expédition qui mesura un arc du méridien terrestre. On sait enfin qu’en 1820, Pelletier et Caventou isolèrent du quinquina la quinine ; c’est là un des premiers exemples de la méthode féconde qui, de plus en plus, va substituer aux extraits de plantes les principes chimiques qui les rendent actifs.

Le quinquina mérite encore une autre mention dans une histoire des idées médicales car il est à l’origine de l’homéopathie. C’est pour avoir constaté que le quinquina lui donnait la fièvre que Hahnemann construisit peu à peu sa théorie qui reprend sur une autre base la doctrine de Paracelse du traitement par les semblables. C’est, dit-il, parce que  quinquina donne la fièvre aux hommes sains qu’il la guérit chez les malades ;il faut toutefois se garder d’ajouter à la maladie l’action similaire du médicament et par suite, employer celui-ci à très petites doses. On a là les deux principes essentiels de l’homéopathie. Hahnemann étudia ainsi ses propres réactions à divers produits pour en préciser de cette façon les indications médicamenteuses. Il y a là en apparence un progrès sur Paracelse qui concluait à la similitude sur de grossières analogies de formes entre certaines parties de plantes et certains organes humains. Mais on voit tout de suite que, indépendamment même du postulat de base, la méthode expérimentale de Hahnemann est infiniment fragile ; car le quinquina n’a jamais donné de fièvre à personne et celle d’Hahnemann, à une époque où le thermomètre était encore à peine employé, se réduit peut-être à des sensations subjectives dénuées de valeur quant à leur similitude dans la fièvre du paludisme.

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