Pour ou contre la circulation sanguine

Les médecins ne furent pas seuls à entrer en lice, pour ou contre la circulation. Les philosophes s’en occupèrent aussi, et notamment le plus grand d’entre eux, Descartes. Descartes a exposé sa doctrine dans la cinquième partie du Discours de la Méthode et l’a reprise dans la Traité des passions de l’âme, ce qui lui a valu une courte réponse de Harvey, dans sa seconde lettre à Riolan. Descartes admet la théorie de la circulation, sans la borner, comme faisait Riolan, à  l’aorte et à la veine cave ; mais il y surajoute une étrange doctrine qui sent bien malencontreusement son Galien.

circulation-du-sang

Alors que Harvey admet que le sang est mis en mouvement par la contraction du myocarde qui ainsi se vide en systole, Descartes soutient l’évacuation en diastole. Il admet en effet comme un axiome que le cœur est le siège du chaud ; il y règne ainsi un feu subtil, qui échauffe le sang qui s’est rafraîchi en traversant les poumons ; ce sang échauffé se dilate et distend les ventricules qui ainsi se vident en diastole ; c’est là une première et grave erreur. En outre, Descartes ne veut pas abandonner la vieille théorie des esprits pour laquelle Harvey avait eu quelques paroles méprisantes. Pour lui les esprits sont :

 « les parties les plus vives et les plus subtiles du sang que la chaleur a raréfiées dans le coeur« . Et il en décrit ainsi le devenir : « tout le sang qui sort du cœur par la grande artère prend son cours en ligne droite vers le cerveau. Et n’y pouvant pas tout enter à cause qu’il n’y a que des passages fort étroits, celles de ses parties qui sont les plus agitées et les plus subtiles y passent seules, pendant que le reste se répand en tous les autres endroits du corps. Or ces parties du sang très subtiles composent les esprits animaux… ce sont des corps très petits et qui se meuvent très vite, ainsi que la partie de la flamme qui sort d’un flambeau, en sorte qu’ils ne s’arrêtent en aucun lieu et qu’à mesure qu’il en entre quelques-uns dans les cavités du cerveau, il en sort aussi quelques autres par le spores qui sont en sa substance, lesquels pores les conduisent dans les nerfs et de là dans les muscles au moyen de quoi ils meuvent le corps en toutes les diverses façons qu’il peut être mu« .

Cette étrange théorie, affirmée avec l’assurance tranchante habituelle à Descartes, montre, dans un exemple particulièrement éclatant, combien peuvent errer les esprits les plus éminents, quand ils développent un système sans le soumettre au contrôle de l’expérience. On ne peut que souscrire à la phrase de Voltaire : « Au lieu d’étudier la nature, Descartes voulait la deviner ».

Le Discours de la Méthode a paru en 1637, le Manuel de Riolan (De circulatione sanguis) a été publié en 1649. C’est la première phase, une phase de spécialistes, de la bataille de la circulation.

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Une seconde phase s’ouvre après 1670, alors que les premiers acteurs ont déjà disparu ; cette fois, par la plume des littérateurs, elle va toucher le grand public et cette reprise tardive de la lutte montre bien à quel point les résistances de la médecine officielle ont été tenaces. On pourrait s’étonner de voir Molière, La Fontaine et Boileau s’intéresser aussi activement à des problèmes de physiologie. L’explication en est probablement dans l’intérêt qu’y avait pris Louis XIV lui-même.

Le Roi-Soleil, faisant preuve en cela d’une véritable largesse d’esprit, décida en 1671 de créer à nouveau au Jardin du Roy une chaire où serait enseignée « l’Anatomie nouvelle selon la circulation ». Le Jardin du Roy – le Muséum d’histoire naturelle et le Jardin des Plantes d’aujourd’hui – était une institution indépendante, échappant au contrôle de la Faculté de Médecine, et celle-ci, craignant pour ses privilèges, proteste bien haut contre la nouvelle chaire. De telles réactions sont de tous les temps : Louis XIII le savait déjà rencontrées lorsque, au même Jardin du Roy, il institua une chaire de chimie et la création du Collège de France coûta à François 1er bien des luttes contre la puissante université de Paris. Dans le cas présent, la résistance fut si vive que le roi dut venir en personne faire enregistrer l’Edit au Parlement. Le titulaire de la chaire fut Pierre Dionis, adepte convaincu de Harvey, dont l’enseignement contribua beaucoup à établir définitivement en France la théorie nouvelle.

On comprend alors que les littérateurs, pour qui la Cour était le grand pôle d’attraction, aient voulu dire leur mot sur une question redevenue d’actualité.

Le Malade imaginaire est de 1673 et tout le monde connait l’inimitable tirade dans laquelle Monsieur Diafoirus présente son fils Thomas, dont la fin dit ceci :

« Il est ferme dans la dispute, fort comme un Turc sur ses principes, ne démord jamais de son opinion et poursuit un raisonnement jusque dans les derniers recoins de la logique. Mais, sur toutes choses, ce qui me plaît en lui, et en quoi il suit mon exemple, c’est qu’il s’attache aveuglément aux opinions de nos Anciens et que jamais il n’a voulu comprendre ni écouter les raisons et les expériences des prétendues découvertes de notre siècle, touchant la circulation du sang et autres opinions de la même farine« .

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