Ouvrage de médecine, le Médicina

 

Dans l’essor des sciences médicales annexes, l’anatomie fait un peu cavalier seul. La physiologie notamment ne progresse guère jusqu’à la fin de la Renaissance ; et sa stagnation explique pour une part la stagnation de la médecine elle-même, car la physiologie est un véritable « préalable » à la médecine et la connaissance du fonctionnement de l’organisme sain est indispensable à la connaissance de la maladie. Jean Fernel, qui fut un des médecins les plus instruits du XVIè siècle, consacre à la physiologie sept livres de son grand ouvrage Medicina qui parut en 1554 ; on n’y trouve guère autre chose que les théories de Galien. C’était pourtant un esprit très ouvert puisqu’on lui doit la première tentative pour mesurer un segment du méridien terrestre, tentative qu’il fit entre Paris et Amiens et dont il publia le résultat en 1522.

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Il est encore plus frappant de voir cette physiologie traditionnelle exposée par un homme à l’esprit aussi libre et aussi puissant que Rabelais. Au troisième livre du Pantagruel, Pantagruel et Panurge discutent sur les prêteurs et les débiteurs : Panurge soutient que l’harmonie du monde veut que chacun à la fois donne et reçoive ; et il déclare qu’il en est ainsi pour le corps de l’homme, faisant à ce propos un exposé de la physiologie telle qu’on la concevait à cette époque :

dans le texte original cela donne… :

 « La vie consiste en sang. Sang est le siège de l’âme ; pourtant un seul labeur peine ce monde, c’est forcer sang continuellement. En cette forge sont tous membres en office propre ; et est leur hiérarchie telle que sans cesse l’ung et l’aultre empreinte, l’ung à l’aultre prête, l’ung à l’aultre es débiteur. La matière et métal convenable pour être un sang transmuée est baillée par nature : pain et vin. En ces deux sont comprises toutes espèces des aliments. Pour ycelles trouver, préparer et cuire travaillent les mains, chemin et les pieds, et portent toute cette machine ; les yeulx tout coduisent. L’papétit, en orificie d el’estomac, moyennant un peu de mélancholie aigrette qui lui est transmis de la ratelle, admoniste d’enfourner viande. La langue en fait l’ssay, les dentz la maschent, l’estomach la reçoit, digère et chylifie. Les vienes mésaraïques en sucent ce qui est bon et idoine, délaissant les excréments (lesquels par vertu expulsive sont vuidés hors par exprez conduicts), puys la portent au foie : il la transmue derechef et en fait sang… Chascun membre se prépare et s’esvertue de nouveau à purifier et affiner cestuy thrésaur. Les rougnons, par les veines émulgentes, en trouve réceptacle propre, c’est la vessie, laquelle en temps opportun le vide hors. La ratelle en tire le terrestre et la lie que vous nommez mélancolie. La bouteille du fiel en soubstrait la colère superflue. Puis est transporté en une aultre officine, pour mieux estre affiné, c’est le cueur, lequel, par ses mouvements diastoliques et systoliques, le subtilise et enflambe tellement que, par le ventricule dextre, le met à perfection et par les veines l’envoie à tous les membres… Par le ventricule gauche, il le faict tant subtil qu’on le dict spirituel et l’envoie à tous les membres par ses artères, pour l’aultre sang des vesnes eschauffer et esventer. Le poumon ne cesse avecques ses lobes et souffletz le refaischir. En recognaissance de ce bien, le cueur luy en départ le meilleur par la veine artérielle. Enfin tant est affiné dedans le retz merveilleux, que, par après en sont faits les esprits animaux, moyennant lesquels elle imagine, discourt, juge, résoult, délibère, ratiocine et rémémore… Chascun membre, du plus précieux de son nourrissement, décide et rongne une portion et la renvoye en bas. Nature y a préparé vases et réceptacles opportuns, par lesquels, descendant les génitoires en longs ambages et flexuosité, reçoit forme compétence et trouve lieux idoines tant en l’homme comme en la femme pour conserver et perpétuer le genre humain« .

On voit que Rabelais admet toujours que le sang se forme dans le foie, qu’il est distribué à tout le corps par les veines sous l’impulsion du ventricule droit, que le ventricule gauche donne naissance aux esprits subtils destinés à réchauffer le sang veineux, et avec l’aide du poumon, à former les esprits animaux qui vont dans le cerveau faire naître les diverses facultés intellectuelles. Rabelais conserve les humeurs hippocratiques, notamment la bile noire venue de la rate et à laquelle il attribue l’acidité du suc gastrique. Ainsi donc les fonctions essentielles, la circulation, la respiration, l’assimilation sont méconnues. Le mécanisme de la reproduction est également ignoré.

Ce retard de la physiologie va bientôt se combler ; les hommes ont pris définitivement le goût du savoir et rien ne les arrêtera plus dans la conquête intellectuelle du monde. A la fin du XVIè siècle et surtout à partir du début du XVIIè, la physiologie va franchir une étape décisive. La découverte des lois de la circulation marque pour elle l’aube des temps nouveaux.

ilustration

Cette illustration d’un conte de Boccace nous montre un avare malade, dont le médecin analyse les urines, avant de se faire offrir, en guise de paiement, trois volailles.

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