Les médecins du XVè siècle

Ces médecins précurseurs du XVè siècle se trouvaient devant une première et considérable tâche qui était de retrouver, de comprendre et d’apprendre la somme des connaissances médicales accumulées par l’Antiquité et par les Arabes. Cela représentait un immense travail, hérissé de difficultés. La médecine romaine était assez aisément accessible car la langue latine n’avait pas cessé d’être pratiquée. En revanche, personne ne savait plus le grec. Ce noble langage fut enseigné pour la première fois en 1396 à Florence par un réfugié de Constantinople, Manuel Crysoloras, qui publia sous une forme élémentaire, la première grammaire. Sous son impulsion, divers Florentins ramenèrent en Italie pendant le premier tiers du XVè siècle l’essentiel des œuvres grecques.

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En France, ce mouvement apparut avec un siècle de retard, puisque c’est seulement en 1476 que le premier enseignement du grec fut donné par Georges Hermonyme de Sparte, suivi par Jean Lascaris que Charles VIII ramena avec lui de son expédition en  Italie. Le Moyen Age n’a donc pas pu connaitre, à sa source, la grande tradition hippocratique ; il faudra, pour cela, attendre la Renaissance, et l’on peut trouver une valeur symbolique au fait que le premier traducteur et commentateur français des Aphorismes d’Hippocrate ait été Rabelais dont l’œuvre parut en 1532.

La connaissance de l’arabe était plus répandue, car il s’agissait d’une langue vivante nécessaire aux échanges. En fait c’est par les médecins arabes que l’Europe a d’abord connu la médecine hippocratique. Si on y ajoute la valeur propre de la science arabe on comprend la faveur dont ont joui longtemps les grands ouvrages médicaux de l’Islam. A titre d’exemples, on peut signaler que le Canon d’Avicenne a été enseigné dans nos universités jusqu’au milieu du XVIIè siècle et que Vésale, le grand anatomiste, a pris pour sujet d’une de ses thèses un commentaire du 9ème livre de Rhazès. Les manuscrits de Rhazès étaient considérés comme si précieux que la Faculté de Paris, qui en possédait un, ne consentit à le prêter, même au roi Louis XI, qu’après de longues négociations et moyennant une importante caution.

Dès la fin du Xè siècle, Gerbert, le grand moine clunisien d’Aurillac qui devait devenir pape sous le nom de Sylvestre II après avoir été archevêque de Ravenne, avait voyagé en Espagne. Curieux de mathématiques, d’astronome, autant que de théologie et de philosophie, il introduisit la science arabe en Europe, enseignât à Reims, où il était écolâtre.

Au XIè siècle, Constantin l’Africain, né à Carthage, parcourut tout l’Orient jusqu’aux Indes et professa à Salerne où il était conseiller du duc Guiscard, avant d’aller mourir au monastère du mont Cassin. Mais le grand effort de traduction des œuvres médicales date surtout du XIIè siècle. De nombreux écrivains, parmi lesquels il faut citer surtout l’archevêque Raymond et Gérard de Crémone, s’attelèrent à cette tâche si bien que, au XIIIè siècle, au moment de leur grand épanouissement, les universités disposaient de l’ensemble des connaissances médicales amassées par les siècles précédents, ais du moins pour la médecine grecque, dans des traductions trop souvent inexactes.

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On aurait pu penser que, partant de cette base, les connaissances médicales allaient prendre un nouvel essor. Il n’en fut rien et pendant bien des siècles, la médecine devait rester figée dans son premier état. C’est en vain que Roger Bacon déclare que la science expérimentale est la « maîtresse dont les autres sciences sont les servantes« , les médecins du Moyen Age se borneront à exposer littéralement – on pourrait dire servilement – les œuvres d’Alvicenne, de Galien et ce qu’ils connaissaient de celles d’Hippocrate. Ils ont écrit de très nombreux ouvrages, parfois même en vers comme le célèbre Regimen Sanitatis de Salerme, mais on y chercherait en vain une idée nouvelle, un effort personnel d’invention. Le respect aveugle de l’Antiquité et la règle absolue.

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Il y a là un phénomène bien curieux et qui déborde le cadre de la médecine, puisque Aristote était pour les philosophes un oracle aussi intangible qu’Hippocrate et Galien pour les médecins. Il semble que, lorsque les Barbares  eurent envahi et détruit l’empire romain, ils soient restés confondus et se soient sentis bien petits devant la grandeur de ces ruines. Il se serait ainsi créé chez eux une sorte de « complexe du Barbare« , les poussant à une admiration quasi religieuse de l’ennemi tombé et au sentiment d’être à jamais incapables de l’égaler. Ce sentiment dut être bien fort, car il a laissé longtemps sa trace. Dans la grande époque de culture qu’a été le XVIIè siècle, la Querelle des Anciens et des Modernes montre à quel point des esprits éclairés jugeaient sacrilège toute présentation d’égaler les Anciens. Si le culte de l’Antiquité a un peu pâli au XVIIIè siècle, le siècle suivant ne s’en est pas entièrement débarrassé ; il est curieux de voir un esprit aussi libre et aussi vaste que Sainte-Beuve exprimer parfois sur ce point des opinions qui ne sont pas tellement éloignées de celles de Boileau. C’est peut-être un souvenir de ce lointain « tabou » qui est responsable  du discrédit qu’il s’attache encore dans trop de milieux à la section moderne de l’actuel enseignement secondaire.

Il y eut bien des voix discordantes, mais elles venaient de quelques illuminés, mages, alchimistes à l’imagination parfois délirante. Qui se souviendrait de Corneille Agrippa si Rabelais n’en avait fait le modèle de Herr Trippa qui conseille Panurge « par art d’astrologie, géométrie, chiromancie, métopomantie et d’autres de même farine ». Quelle trace a laissé Jérome Cardan, qui fut par ailleurs un remarquable mathématicien, sinon d’avoir soutenue – ce qui n’est pas un si mince mérite – que la pituite ne venait pas du cerveau, mais bien des fosses nasales.

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