Montaigne et la Médecine

« J’honore bien ce glorieux nom, dit-il – et c’est de la MEDECINE qu’il parle, – sa proposition, sa promesse si utile au genre humain ; mais ce qu’elle prescrit, entre nous, je ne l’honore ni ne l’estime« .

Montaigne montre que les complexités de la  maladie sont si grandes que les faibles connaissances qu’on a de son temps ne peuvent ni parvenir à les expliquer ni à les guérir. Il se moque des remèdes « le pied gauche d’une tortue, l’urine d’un lézard, la fiente d’un éléphant, le foie d’une taupe, du sang tiré sous l’aile droite d’un pigeon blanc, et pour nous autres choliqeux – c’est des calculs du rein qu’il s’agit – des crottes de rat pulvérisées et telles autres singeries qui ont plus le visage d’un enchantement magicien que de science solide.. Je laisse à part le nombre impair de leurs pilules, la destination de certains jours et fêtes de l’année, la distinction des heures à cueillir les herbes de leurs ingrédient« .

Il se méfie même des remèdes moins étranges : « Ils vont nous persuadant que, de leurs ingrédients, celui-ci échauffera l’estomac, et cet autre rafraîchira le foie ; l’un a sa charge d’aller droit aux reins, voir jusqu’à la vessie, sans étaler ailleurs ses opérations, et conservant ses forces et sa vertu, en ce long cheminement plein de destourbiers, jusqu’au lieu  au service duquel il est destiné, par sa propriété occulte ; l’autre asséchera le cerveau. celui-là humectera le poumon. De tout cet amas, ayant fait une mixture de breuvage, n’est-ce pas quelque espèce de rêverie d’espérer que ces vertus aillent divisant et triant de cette confusion et ce mélange, pour courir à charges si diverses . Je craindrai infiniment qu’elle perdissent ou échangeassent leurs étiquettes et troublassent leurs quartiers« .

montaigne

Ici, Montaigne avait probablement raison pour les remèdes de son temps ; mais quand on considère le tropisme organique de tant de nos médicaments actuels, on se dit qu’il était peut-être moins dans les secrets du destin que ceux qu’il raillait. 

Montaigne relève les disputes et les opinions contradictoires des médecins dont il pense qu’il vaut mieux se passer « car, dit-il, de ce que j’ai de connaissance, je ne vois nulle race de gens si tôt malades et si tard guéris que celle qui est sous la juridiction de la médecine ». 

Il se rend compte d’ailleurs des difficultés de la tâche médicale. « Le médecin a besoin de trop de pièces, considérations et circonstances pour affûter justement son desseing ; il faut qu’il connaisse la complexion du malade, sa température, ses humeurs, ses inclinations, ses actions ; ses pansements même et ses imaginations ; il faut qu’il se réponde des circonstances externes, de la nature du lieu, condition de l’air et du temps, assiette des planètes et leurs influences ; qu’il sache, en la maladie, les causes, les signes, les affections, les jours critiques ; en la drogue, le poids, la force, le païs, la figure, l’âge, la dispensation ; il faut que toutes ces pièces, il les sache proportionner et rapporter l’un à l’autre, pour en engendrer une parfaite sympathie : à quoi s’il faut tant soit peu, si de tant de ressorts il y en a un tout seul qui tire à gauche, en voilà assez pour nous perdre ».

Montaigne se moque des médecins qui trouvent toujours le moyen d’avoir eu raison. « Ils ont une façon bien avantageuse à se servir de toutes sortes d’événements ; car ce que la fortune, ce que la nature ou quelque autre cause estrangère produit en nous de bon, c’est le privilège de la médecine de se l’attribuer ; tous les heureux succès qu’il les tient… Et quant aux mauvais accidents, ou ils les désavouent tout à fait, en attribuant la coulpe au patient, par des raisons si vaines, qu’ils n’ont garde de faillir d’en trouver toujours assez bon nombre de telles… ou, s’ils leur plait, ils se servent encore de cet empirement et en font leurs affaires, par cet autre moyen qui ne leur faut jamais faillir ; c’est de nous payer, lorsque la maladie se trouve réchauffée par leurs applications, de l’assurance qu’ils nous donnent qu’elle serait bien autrement empirée sans leurs remèdes ; celui qu’ils ont jeté d’un morfondement en une fièvre quotidienne, il eut, sans eux, la continue« .

Avec cela, il ne déteste pas les médecins en tant qu’hommes : « Au demeurant j’honore les médecins non pas pour la nécessité, mais pour l’amour d’eux-mêmes en ayant vu beaucoup d’honnêtes hommes et dignes d’être aimés. Ce n’est pas à eux que j’en veux, c’est à leur art« . Faisons la part de l’exagération et de la verbe de l’écrivain, mais imagine-t-on un Valéry parlant ainsi des médecins de nos jours ?

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