La Médecine Arabe

Si la médecine a progressé au cours de cette longue période, elle le doit aux Arabes. C’est un fait historique singulier que cette brillante civilisation arabe qui, en quelques décennies a envahi tout le monde méditerranéen, a marqué de profondes empreintes dans le domaine de l’art, de la pensée et de la science pour, après quelques siècles, disparaître à peu près complètement dans un retour vers le nomadisme primitif.

Si on en croit Renan, la grande civilisation musulmane a été l’œuvre des premières générations, lorsque l’hégémonie était dans les mains des Arabes et des Persans ; elle a décliné lorsque la direction de l’Islam a été prise par des races moins évoluées, comme les Turcs ou les Berbères. Les générations créatrices avaient le goût de l’art et de la pensée, mais on leur a reproché un manque d’originalité et Renan déclare que ce n’est pas aux Arabes qu’il faut demander des leçons de philosophie. La race sémite, dit-il, « qui a su imprimer à ses créations religieuses un si haut caractère de puissance n’a pas produit le plus petit essai de philosophie qui lui soit propre« . Cela tient peut-être à ce que la notion même de causalité n’a pas dans la mentalité arabe une rigueur absolue.

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Pour ce qui concerne la médecine, l’absence de goût pour la spéculation pure paraît bien avoir eu plus d’avantages que d’inconvénients. Les Arabes n’ont présenté aucune grande théorie sur la nature et l’origine des maladies. Ils n’ont guère fait progresser les connaissances anatomiques ou physiologiques, leurs doctrines religieuses interdisant la dissection avec au moins autant de rigueur que les lois grecques ou romaines. Mais aussi, débarrassés d’idées générales trop vastes, peu préoccupés de l’unité du monde et de la nécessité de soumettre le microcosme humain aux grandes lois du macrocosme universel, ils ont pu regarder les malades avec leurs simples yeux d’hommes et décrire ce qu’ils voyaient sans chercher beaucoup au-delà. Cela peut paraître prosaïque par comparaison aux vastes constructions médico-philosophiques de la Grèce. Mais, à ce stade des connaissances humaines, le prosaïsme était probablement plus fructueux que le vol d’Icare, et ce que les médecins arabes ont apporté à la connaissance pratique des maladies représente un pas en avant très certains.

Les savants de la Renaissance s’en étaient bien rendu compte, et Guillaume Postel l’a dit expressément dans la préface de sa grammaire arabe parue en 1543 : « Il n’y a pas un homme de notre temps soucieux de science et d’application qui, après avoir puisé la théorie dans Galien, ne soit  pour la pratique, tributaire des Arabes« .

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On dit trop en général que les Arabes n’ont fait que compiler et commenter la science, la philosophie et la médecine grecques. Celles-ci leur avaient été transmises d’abord au Vè siècle par les Nestoriens lorsque leur condamnation par le conseil d’Ephèse les contraignit à se réfugier à Edesse puis dans le sud-ouest de la Perse où ils développèrent l’école de Gundi-Sapar fondée par les rois sassanides ; c’est à Gundi-Sapar que parurent les premières traductions en syriaque d’Hippocrate et de Galien. Ce mouvement, alimenté au VIè siècle par les philosophes grecs que Justinien chassa de leur pays lorsqu’il ferma l’école platonicienne d’Athènes, a été recueilli par les premiers médecins arabes, notamment par Rhazès qui exerçait dans la ville natale de Ray (d’où lui vient son nom), aux environs de Téhéran.

La postérité a conservé les noms de quelques-uns de ces médecins ; mais à côté d’eux, dans tout le monde arabe, l’enseignement et la pratique de la médecine étaient admirablement organisés. La pièce maîtresse de cette organisation paraît bien avoir été l’hôpital. Il y avait de grands hôpitaux dans les principaux centres intellectuels, Badgad, Damas, Cordoue et surtout Le Caire où l’hôpital El-Nasiri jouissait d’une juste réputation. Des médecins renommés y soignaient les malades avec déjà un certain degré de spécialisation et les étudiants venaient y apprendre leur art et prenaient, comme les externes actuels, sous la direction du maître des observations réunies dans le Journal des Cas.

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A l’Hôpital de Ray, que dirigeait Rhazès, les malades étaient examinés d’abord par les jeunes élèves, puis par les étudiants plus instruits, et enfin par le maître lui-même. Tout cela a une allure très moderne. Il faut y ajouter, au moins dans les premiers temps de l’empire arabe, un goût très vif pour le savoir et la recherche scientifique. C’est par une déformation de la doctrine primitive que le monde musulman s’est plus tard enfermé dans un univers purement théocratique. Mahomet, au contraire, recommandait aux fidèles le travail de l’esprit sous toutes ses formes et on lui attribue ces belles paroles qui mériteraient d’être connues de tous :

« La savoir est le remède pour la maladie de l’ignorance, un mets fortifiant dans la nuit de l’injustice. L’étude a autant de vertus que le jeûne. L’enseignement de la science a la valeur de la prière ; dans un noble cœur, la science fait naître les plus hauts sentiments, elle corrige et humanise le perverti ». 

Il faudra bien du temps à la civilisation occidentale du Moyen Age pour retrouver ce sentiment de la valeur humaine et presque religieuse du savoir.

Les premiers grands médecins islamiques furent Persans, car la Perse joua un rôle essentiel dans le développement de la première et si brillante civilisation arabe. Puis le centre de gravité du monde musulman se déplaça, et c’est en Espagne que la culture se développa de préférence. Aux IXè, Xè et XIè siècles les médecins dont le nom est venu jusqu’à nous naquirent en Perse, Rhazès vers 850 et le grand Avicenne vers 980. En revanche, c’est près de de Séville que naît Avenzoar à la fin du XIè siècle, tandis qu’Averroës et Maïmonide voient le jour à Cordoue, le premier en 1126, le deuxième en 1135. Abulcasis, le chirurgien, naquit également à Cordoue, mais vers le milieu du Xè siècle.

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Abou Ali El-Hussein Ibn Abdullah Ibn Sina (plus connu sous le nom d’Avicenne (980-1037) fut l’un des plus grands médecins arabes du Moyen Age.

Ces grands médecins ont laissé des traités où ils s’efforcent d’exposer systématiquement l’ensemble des connaissances médicales de leur temps. Les plus connu sont le Continens de Rhazès et surtout le Canon d’Avicenne dont l’influence sur tout le Moyen Age sera presque aussi grande que celle des ouvrages de Galien. On peut ainsi se faire une idée de ce que nous devons à la médecine arabe : c’est essentiellement une première identification de quelques entités morbides. Rhazès et Avicenne ouvrent le chapitre des fièvres éruptives. S’ils confondent encore la rougeole et la scarlatine, ils distinguent en revanche nettement ce groupe de de variole dont ils décrivent avec beaucoup d’exactitude les signes, les formes cliniques, les complications et le pronostic. Avenzoar a décrit la péricardite sèche, dans laquelle, dit-il, le péricarde se couvre de couches successives de matières qui le rendent épais.

Les médecins arabes ont étudié la pleurésie et donné un premier aperçu de la sténose du pylore et de l’ulcère gastrique. Ils ont parfaitement décrit les méningites aiguës sous le nom de sersam qu’ils distinguent du pseudo-sersam, correspondant à ce que nous nommons aujourd’hui les états méningés. Leurs descriptions des hémiplégies et des paralysies faciales sont déjà très précise et on ne peut qu’admirer la définition qu’Avicenne donne à l’attaque d’apoplexie : « C’est la perte de la sensibilité et du mouvement qui suit une occlusion dont le siège est à l’intérieur du cerveau, dans certaines places traversées par l’influx nerveux de la sensibilité et du mouvement« .

On pourrait multiplier ces exemples ; ils suffisent pour montrer dans quel esprit la médecine arabe a bordé l’étude des maladies. Citons seulement la description par Avicenne de la méningite aiguë, description qui correspond si bien au tableau clinique que l’on observe encore aujourd’hui :

« Le sersam aigu est une inflammation ou une tumeur des enveloppes du cerveau. Les prodromes de cette maladie sont les maux de tête, un sommeil agité et une dépression sans cause. Dès que le processus est localisé dans les méninges, les premiers symptômes qui apparaissent tout d’abord dont l’agitation, de violentes douleurs dans la tête et dans la nuque. Il survient parfois de l’épistaxis et une légère incontinence d’urine. Quand la maladie s’est pleinement développée, tout espoir de guérison est vain ; la fièvre et la dépression mentale sont intenses, le malade reste silencieux et indifférent à tout ce qui se dit autour de lui. La respiration est irrégulière et rapide ; cependant les mouvements thoraciques sont amples et profonds ; des convulsions générale sou locales surviennent ; le sommeil st agité et troublé par des hallucinations ; le patient est dans une agitation extrême ; il crie et ne supporte pas la lumière.  A la période terminale, la langue se paralyse, l’insensibilité est générale. Is le patient est touché par un instrument pointu, même avec pression, il ne sent rien ; à la fin ses membres de refroidissent et il meurt asphyxié« .

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On voit que les médecins arabes méritent une place parmi les précurseurs des cliniciens modernes. En revanche, ils n’ont guère fait faire de progrès à l’anatomie ni à la physiologie. Il semble toutefois qu’Avicenne ait décrit les muscles moteurs de l’œil ; d’autre part Ibn-an-Nafis qui vivait à Damas et au Caire entre 1210 et 1288 a certainement entrevu le mécanisme de la petite circulation et nié l’existence des communications inter-ventriculaires admises par Galien.

Les Arabes ont pratiqué une thérapeutique active, suivant en cela la parole du prophète que « Dieu n’a pas créé un mal sans lui donner un remède« . En outre ils ont porté un vif intérêt aux sciences naturelles et utilisé de nombreuses plantes médicinales peu connues de leurs devanciers, notamment la noix vomique, la rhubarbe, le séné, la casse, la manne, le camphre, l’eau de rose et l’eau de fleur d’oranger. Ils se sont également servis de divers métaux et sels métalliques, le nitrate d’argent les sulfates de cuivre et de fer, et surtout le mercure. Enfin, ils sont à l’origine du développement de la chimie médicale ; un homme comme Geber, qui vivait au IXè siècle, bien que guidé par des préoccupations d’alchimiste, passe pour avoir imaginé les premières techniques chimiques et préparé l’acide sulfurique et l’acide nitrique.

Ce sont les Arabes qui, ayant les premiers obtenus l’alcool (al cohol signifie la substance subtile), l’ont utilisé ainsi que le secure et le miel dans diverses préparations médicinales. Notre terminologie garde le souvenir de ces priorités, car non seulement le mot alcool, mais aussi les mots alcali, sirop, julep et même sucre dérivent de l’arabe. le remarquable développement de la chimiothérapie moderne a ainsi son origine chez ces lointains prédécesseurs. Ils pratiquaient ces thérapeutiques avec une grande conscience et l’on doit à Rhazès une des premières études de pharmacologie expérimentale : avant d’utiliser le mercure il en a étudié les effets sur le singe et donné les plus anciennes indications que l’on possède sur la colite mercurielle. Les Arabes paraissent être, d’autre part, les créateurs de la pharmacie, telle qu’elle est conçue aujourd’hui ; ils en avaient fait une spécialité, distincte de la médecine, relevant d’un enseignement spécial, et sérieusement contrôlée par les gouvernements.

Cependant la vieille malédiction de la maladie et de la mort avait gardé son antique puissance ; les médecins arabes ne s’y trompaient point, si l’on en juge par un court poème du plus grand d’entre eux. En effet, Avicenne fut non seulement un médecin illustre, amis aussi un philosophe, un physicien, un mathématicien et même un poète. Dans les quelques vers suivants, on peut entendre, à côté de l’orgueil du savant, la plainte du philosophe incapable de comprendre la mort, et du médecin impuissant à la prévenir….

« Des plus sombres profondeurs de la terre, jusqu’au plus haut trône de Saturne

Je suis monté, déchiffrant toutes les énigmes sur ma route terrestre.

J’ai brisé toutes les chaînes que la force ou la ruse serraient contre moi,

Tous les liens sont tombés, sauf le lien de la mort, qui m’attache toujours ».

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