La connaissance des maladies au 2è siècle

La connaissance des maladies n’a pas fait de grands progrès, car les procédés d’exploration restent réduits à leur plus simple expression. Malgré des moyens si limités, certaines affections sont peu à peu individualisées. Dans les ouvrages de Galien, dans ceux de Caelius Aurelianus qui vivait à la même époque, on trouve d’assez bonnes descriptions de la pleurésie avec sa douleur particulière et la vomique qui survient quand l’épanchement purulent s’ouvre dans les bronches. On connaissait de mêmes signes de la pneumonie ; la fièvre, la dyspnée, la douleur et les crachats couleur de rouille. La rage, sous le nom d’hydrophobie, la lèpre, sous celui d’éléphantiasis, le tétanos et l’épilepsie sont assez exactement décrits. On connaissait certains cancers, surtout celui du sein.

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Caelius Aurelianus distinguait l’ascite de la tympanite et connaissait leur mécanisme puisque ascite dérive d’un mot grec signifiant outre, tandis que tympanite évoque l’espèce de tambour qu’était le tympanon. Enfin, Arétée de Cappadoce qui vivait à l’époque de Néron a laissé du phtisique un portrait resté classique. Ces quelques exemples montrent que, sur le plan clinique, les acquisitions de la médecine ancienne ont une réelle valeur. Mais il faut bien avouer que pour la grande majorité des états morbides, règne encore une extrême confusion. Nous ne savons pas à quoi correspondent les termes les plus souvent employés et ce que pouvaient bien être la phrénésie, la léthargie, la catalepsie, le morbus cardiacus, la pléthore ou la cacochymie dont il est souvent question chez les médecins de l’Antiquité.

Quant à l’origine des maladies, Galien a codifié et systématisé, bien plus que ne l’avait fait Hippocrate, la théorie des quatre humeurs et des quatre qualités qui leur correspondent. Leur mélange constitue les tempéraments et les idiosyncrasies, termes appelés à une grande fortune. Leur excès ou leur défaut ou encore un vice dans leur composition sont à l’origine des maladies. L’esprit dogmatique de Galien, sa conviction, l’éclat de son talent ont donné à cette théorie son état définitif ; ils en ont fait comme un évangile destiné à travers les siècles sans que personne, avant bien longtemps, ose en contredire le contenu. L’immobilisme médical, qui aura la vie si dure, est fils de Galien, bien plus encore que d’Hippocrate. De l’un à l’autre de ces grands noms, la thérapeutique n’a pas progressé et Galien applique la doctrine d’Hippocrate du traitement par les contraires. Une telle doctrine, même si elle contenait éventuellement un élément de vérité, était condamnée d’avance par le simple fait qu’on ignorait alors complètement ce qu’était une maladie et ce que pouvait être son contraire.

On apprend ainsi que, si l’eau est naturellement froide et humide, le vinaigre a une pointe de chaleur, que la chicorée est froide tandis que le poivre est chaud, que le castoréum est chaud en puissance comme les cautères, tandis que le feu est chaud immédiatement. Il aurait fallu une bien grande chance pour que des traitements ainsi dirigés se montrent efficaces ; l’eau, le pain trempé dans du vinaigre, la moutarde et le poivre ne devaient pas guérir mieux que les décoctions de plantain, de myrte et de peuplier ou que l’alun calciné et la craie en poudre. Et quand, bien des siècles plus tard, Paracelse opposera à la thérapeutique par les contraires la thérapeutique par les semblables, la similitude entre les remèdes et les maladies se déduira de rêveries aussi extravagantes.

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A côté de nombreuses substances végétales dont la plus efficace a dû être le pavot, les purgatifs et surtout la saignée ont été, dans toute l’Antiquité, des médications à peu près universelles ; la maladie étant due à une altération des humeurs, devenues peccantes, l’élimination de ces humeurs devenait le premier devoir du médecin. Ni l’efficacité habituelle, ni le danger fréquent de ces méthodes ne devaient, jusqu’aux temps modernes, triompher d’une doctrine appuyée sur l’autorité d’Hippocrate et de Galien. S’il est une chose remarquable en effet c’est la difficulté qu’il y a à se rendre compte de la vanité d’une thérapeutique ; probablement parce que le malade guérit souvent seul et que le médecin a naturellement tendance à s’en attribuer le mérite.

On trouve cette illusion dès les  premiers âges humains, à une époque où nous savons qu’aucun traitement n’était efficace et que beaucoup étaient nuisibles. Il y a dans Antigone un chœur admirable qui célèbre l’homme, cette plus grande des merveilles d e la nature, et où exulte l’enivrement que nos ancêtres ont éprouvé de leur puissance sur les choses. On lit cette phrase :

« Hadès seul, l’homme ne trouvera pas le moyen de le fuir ; pourtant les malades contre lesquelles on ne pouvait rien, il a imaginé leur guérison« .

La médecine grecque a eu, en général, un certain sentiment de ses limites ; mais chez Galien, l’orgueil professionnel s’étale avec une effarante naïveté.

« Ayant, dit-il, exercé la médecine jusqu’à la vieillesse, jamais jusqu’à ce jour je n’ai eu à rougir d’un traitement ou d’un pronostic, ce que j’ai vu arriver à beaucoup de médecins très illustres« . C’est une grande leçon ; elle montre comme il est difficile de bien observer, dès qu’on a l’esprit prévenu et ce danger existe encore, malgré les immenses progrès accomplis et le développement de l’esprit scientifique. Au total, au moment où le monde antique va disparaître, et malgré un immense labeur, l‘art de soigner est encore dans la première enfance. Ce qui a le plus progressé depuis l’ancienne Egypte, c’est l’anatomie et au début du IIIè siècle de notre ère, la connaissance du corps humain et sinon complètement établie, du moins fixée dans ses grandes lignes. La physiologie a fait également quelques acquisitions solides ; le rôle du cerveau comme centre nerveux et intellectuel, les fonctions de la moelle, des nerfs et des muscles, le mécanisme de la vision et de l’audition sont entrevus et, s’il reste beaucoup à faire pour acquérir une connaissance précise, il n’y a pas, du moins sur ce terrain, d’erreurs grossières à détruire.

Par contre sur la circulation, la respiration, la nutrition, c’est-à-dire sur les grandes fonctions organiques, tout ce qu’on enseigne est faux et un long travail de destruction des idoles devra précéder la construction d’une  physiologie rationnelle et saine.

Dans le domaine de la pathologie, c’est encore la nuit presque complète. Les causes des malades sont profondément inconnues ; on pressent toutefois le rôle des souillures extérieures apportées par les airs et les eaux, le rôle des abus alimentaires, celui de la fatigue ; enfin les médecins de l’Antiquité font expressément place, parmi les facteurs pathogènes, aux émotions, aux passions et aux chagrins, ouvrant ainsi une voie dans laquelle on continue à s’engager.  La clinique a réussi à fixer le tableau de quelques maladies qui apparaissent encore aujourd’hui comme de véritables entités morbides ; mais ces malades sont en nombre excessivement petit et la séméiologie se réduit à des données fragmentaires, sans lien entre elles, qui ne permettent aucun diagnostic valable.

Tout en va de l’échelle, la thérapeutique peut être considérée comme pratiquement inexistante ; le principal mérite d’Hippocrate a été de reconnaître l’effort spontané de l’organisme malade vers la guérison. Mais cette notion si féconde s’est peu à peu obscurcie et, si les empiriques l’ont généralement respectée, toutes les autres sectes ont imposé aux malades les traitements les plus capables de s’opposer à leur guérison spontanée ; la saignée en est le plus célèbre exemple ; les médecins antiques ont pu soulager des symptômes ; il est douteux qu’ils aient jamais guéri aucune maladie.

Il faut leur reconnaître, par contre, le mérite d’avoir fixé des règles efficaces d’hygiène et par suite de médecine préventive. Les soins du corps, l’hygiène des habitations et des cités, la conservation des aliments étaient pour eux des préoccupations essentielles. Il faut les saluer ici comme des précurseurs dont les traces devaient être péniblement retrouvées après la longue nuit des siècles barbares.

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