Le souvenir de certaines doctrines médicales

C’est l’honneur de la civilisation grecque, si soucieuse des valeurs morales, d’avoir mis l’accent sur la conscience médicale. Les Grecs n’ont jamais admis qu’on impose aux médecins de soigner selon des règles rigides. Aristote a dit :

« Dans un art quelconque, obéir à la lettre écrite et absurde » Et Platon exprime la même opinion : « L’inégalité et l’instabilité des choses humaines ne permettent à aucun art d’établir en rien un règle absolue qui s’applique à tous les cas et à tous les temps ».

Voilà le côté brillant du tableau et il y a là grandement de quoi admirer. Mais il y a aussi un côté d’ombre qu’il faut d’autant moins négliger que ses conséquences ont été plus dangereusement durables. Ici, le grand principe d’erreur a été de ne pas considérer la médecine comme une science expérimentale mais d’en faire une annexe de la philosophie et de penser qu’on pouvait percer les mystères de la vie à l’aide de raisonnements dépourvus de toute base concrète.

doctrine

A l’époque hippocratique, la vieille philosophie milésienne était dépassée et c’est aux conceptions de Pythagore et d’Empédocle que les médecins ont demandé l’explication de la vie et des maladies. Puisqu’il y a dans la nature quatre principes premiers et quatre qualités premières, on doit nécessairement retrouver cette tétrade dans le microcosme humain ; de là est née la célèbre théorie des humeurs qui débute chez Hippocrate, se perfectionne chez Galien et va dominer la médecine presque jusqu’aux temps modernes. D’après cette théorie, il y a chez l’homme quatre humeurs fondamentales ayant chacune une des qualités premières de l’univers.

Ce sont : le sang qui vient du cœur et qui correspond au chaud, la pituite qui vient du cerveau et qui correspond au froid, la bile qui vient du foie et qui correspond au sec et enfin l’atrabile qui vient de la rate et qui correspond à l’humide. C’est le déséquilibre de ces quatre humeurs qui engendre la maladie. Partant de prémisses aussi fausses, on imagine à quelles conceptions fantaisistes on pouvait aboutir sur la nature des malades et les moyens de les guérir.

Toutes ces doctrines ne sont naturellement plus qu’un souvenir ; mais elles ont été si tenaces qu’elles ont laissé quelques traces dans le langage. C’est ainsi que l’hypophyse, logée à la face inférieure du cerveau, non loin des fosses nasales, s’appelle aussi glande pituitaire ; et lorsque l’on parle de nos rhumes de cerveau nous ne songeons guère que cette expression reflète encore quelque chose des vieilles doctrines hippocratiques.

La théorie des jours critiques appartient au même ordre de spéculations. Certaines malades peuvent obéir à des lois de périodicité ; l’exemple le mieux connu et le plus typique est celui de la pneumonie qui guérit généralement d’une façon brusque au septième jour. Mais les jours critiques des Anciens ne correspondent que pour une très faible part à des observations cliniques ; ils représentent surtout une application de la théorie pythagoricienne des nombres.

Si certains nombres en effet ont une valeur singulière et peuvent influer sur la marche des événements, on doit retrouver cette influence dans la marche des maladies. C’est pourquoi les dates auxquelles on peut s’attendre à des évolutions vers le mieux, ou parfois vers le pire, correspondent aux diverses combinaisons des nombres 3 et 4 dont on a vu la signification mythique ; la meilleure période critique est celle de 4 jours, puis viennent la ternaire et la septénaire ; les périodes critiques ultérieures sont de 11, 14, 17 et 21 jours ; chaque période correspond ainsi à la précédente augmentée de 3 ou de 4.

Tous les médecins de l’Antiquité n’ont toutefois pas amis sans réserves ces doctrines. Celse notamment, avec son bon sens habituel, déclare : « Quelle que soit la manière dont on envisage les nombres, on ne peut rien trouver de raisonnable à ce sujet, dans Hippocrate du moins. Les Anciens se laissèrent égarer sur ce point par les nombres pythagoriciens qui jouissaient alors d’une grande célébrité. Or le médecin n’a que faire de compter les jours, mais il doit observer les accès ». Et le même Celse critique d’une façon parfaite la transposition de la philosophie à la médecine : « Si l’art de raisonner, dit-il, faisait les médecins, il n’y en aurait pas de plus grands que les philosophes ; mais ils ont en excès la science des mots et n’ont point celle qui guérit« .

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L’ensemble de ces conceptions va se maintenir pendant toute l’Antiquité chez la plupart des successeurs d’Hippocrate, puis dans l’Egypte des Ptolémée et enfin à Rome. Les dogmatistes, comme on les a appelés, continuent à croire à la possibilité d’expliquer la santé  et la maladie par des raisonnements abstraits. La théorie des quatre humeurs et celle des jours critiques vont ainsi conserver leur puissance stérilisante pendant bien des siècles ; Galien leur donnera leur forme définitive et, grâce à son prestige et à son talent, les fera survivre bien au-delà de la chute de l’empire romain. Il faudra attendre longtemps pour qu’un homme comme Fontenelle dise de toutes ces théories médicales et physiologiques de l’Antiquité, que ce sont « des espèces de fictions poétiques, vives, animées, agréables à l’imagination, mais inintelligibles et insupportables à la raison« .

A ces théories fondamentales, d’autres viendront s’ajouter, au cours des temps, inspirées le plus souvent par de nouvelles idées philosophiques. La plus intéressante est le méthodisme qui se rattache à la théorie atomique d’Epicure, dérivée elle-même des anciennes conceptions de Leucippe et de Démocrate. Au lieu des humeurs ce sont les atomes qui vont servir maintenant à expliquer les divers phénomènes de la vie et des maladies. Le plus célèbre des méthodistes est Asclépiade qui, né à Pruse, vécut surtout à Rome dans la seconde moitié du IIè siècle avant Jésus-Christ. Il conçoit le corps humain comme un réseau solide dans les mailles duquel s’agitent d’innombrables atomes doués d’un mouvement perpétuel. Les parties solides sont percées de pores qui livrent passage aux migrations des atomes et les rapports entre les pores et les atomes conditionnent la santé ou la maladie…. Cette doctrine a été développée par un élève d’Asclépiade, Thémison de Laodicée, qui vécut à Rome dans la première moitié du premier siècle avant notre ère.

Qu’il y ait eu dans ces conceptions une vue d’avenir, cela n’est pas douteux. Asclépiade et Thémison pourraient revendiquer la paternité des phénomènes de vasodilatation et de vasoconstriction. Et, même en dehors des vaisseaux, le tonus des différents tissus, la dispersion ou l’agrégation des molécules dans les humeurs et les cellules jouent dans les équilibres vitaux un rôle qui paraît de première importance. On peut utiliser aujourd’hui ces notions parce qu’elles s’intègrent dans une connaissance étendue et exacte de la physiologie et de la pathologie, mais au temps de Sylla ou d’auguste elles ne pouvaient avoir aucune valeur pratique réelle. En fait, il n’y a rien de plus à retenir de la thérapeutique des méthodistes que de celle des dogmatistes orthodoxes.

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